Giuseppe Conte n'était qu'un professeur de droit et avocat de 53 ans totalement inconnu quand il a été choisi il y a 15 jours par le M5S et la Ligue.

Les populistes s’installent au pouvoir en Italie

ROME - Le premier gouvernement d’alliance entre un jeune mouvement populiste et un parti d’extrême droite a prêté serment vendredi à Rome, sous la direction de Giuseppe Conte, un juriste novice en politique à qui il appartient maintenant de mettre en oeuvre une politique anti-austérité et sécuritaire.

M. Conte, qui la veille assurait encore son cours de droit privé à l’Université de Florence, a prêté serment le premier sous les ors du Quirinal, le palais de la présidence à Rome.

L’ont suivi les deux hommes forts de ce gouvernement populiste, le premier dans un pays fondateur de l’Union européenne: Matteo Salvini, 45 ans, patron de la Ligue (extrême droite) et Luigi Di Maio, 31 ans, chef de file du Mouvement Cinq Eoiles (M5S, antisystème), ont juré devant le président Sergio Mattarella d’exercer leurs fonctions «dans l’intérêt exclusif de la Nation».

Après près de trois mois de tractations et de rebondissements inédits même pour un pays rompu aux crises politiques, les populistes italiens ont finalement trouvé un compromis avec le chef de l’État qui exigeait des garanties sur le maintien du pays dans la zone euro.

Le président avait opposé un veto spectaculaire à une première liste dimanche. Mais jeudi soir, il a signé avec un soulagement visible une liste amendée comprenant 18 ministres, dont cinq femmes, représentant à parts égales les forces politiques sorties victorieuses des législatives du 4 mars, bien que le M5S ait obtenu plus de 32% des voix et la Ligue 17%.

C’est donc M. Conte, 53 ans, inconnu des Italiens il y a encore 15 jours, qui sera assis à côté de M. Mattarella samedi pour la parade militaire de la fête nationale.

Il devrait ensuite se présenter en début de semaine prochaine devant le Parlement pour y obtenir la confiance, avant de représenter son pays en fin de semaine au sommet du G7 au Canada.

Luigi Di Maio et Matteo Salvini deviennent vice-premiers ministres, le premier chargé du Développement économique et du Travail, et le second de l’Intérieur.

Nombre de commentateurs s’interrogent d’ores et déjà sur la marge de manoeuvre dont disposera M. Conte, sans expérience politique, face à ses deux «vices» qui l’ont fait roi.

Équilibre entre les alliés

Le très sensible ministère de l’Économie et des Finances revient à Giovanni Tria, un professeur d’économie politique proche des idées de la Ligue en matière fiscale, mais favorable au maintien de l’Italie dans l’euro.

Au départ pressenti pour ce poste, Paolo Savona, l’économiste de 81 ans qui considère l’euro comme «une prison allemande», devient ministre des Affaires européennes. Il sera flanqué du très européen Enzo Moavero Milanesi, qui a travaillé pendant vingt ans à Bruxelles, a été ministre des Affaires européennes (2011-2014) et devient ministre des Affaires étrangères.

Le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker s’est dit confiant dans la «capacité et la volonté du nouveau gouvernement de s’engager constructivement avec ses partenaires européens et les institutions européennes afin de maintenir le rôle central de l’Italie dans le projet commun européen».

Et le porte-parole du gouvernement allemand, Stefan Seibert, a assuré: «nous serons ouverts à l’encontre (du nouveau gouvernement) et ferons tout notre possible pour avoir une bonne collaboration».

Fébriles ces dernières semaines, les marchés financiers ont salué la fin de l’incertitude vendredi: en milieu d’après-midi la Bourse de Milan gagnait près de 2% et le «spread», l’écart entre les taux d’emprunt allemand et italien à dix ans qui s’était envolé au-dessus des 300 points en début de semaine, continuait de baisser pour passer sous les 230 points.

«Approche culturelle différente»

Le «gouvernement du changement» est désormais attendu sur son programme, qui tourne résolument le dos à l’austérité et aux «diktats» de Bruxelles, pariant sur une politique de croissance économique pour réduire la colossale dette publique italienne.

Il promet un abaissement de l’âge de la retraite, des baisses d’impôts draconiennes -- cheval de bataille de la Ligue -- et l’instauration d’un «revenu de citoyenneté» de 780 euros par mois -- promesse phare du M5S.

Synthèse de deux philosophies politiques, il présente aussi bien la rhétorique du M5S sur l’environnement, les nouvelles technologies ou la moralisation de la vie publique que le tour de vis sécuritaire, anti-immigrés et anti-islam de la Ligue, alliée en Europe du Front national (FN) français, dont la présidente Marine Le Pen a salué l’arrivée de Matteo Salvini à l’Intérieur.

M. Salvini a promis dès jeudi soir «une approche culturelle légèrement différente», avec par exemple «un bon coup de ciseaux» dans les fonds destinés à l’accueil des demandeurs d’asile.

«Ils gèrent leur pays comme ils veulent et si moi, migrant, ça ne me plaît pas, je dégage», a réagi pour l’AFP un demandeur d’asile ivoirien de 32 ans sous couvert d’anonymat. «Ça ne sert à rien de s’inquiéter. Bon ou mauvais, je n’ai pas voix au chapitre».

Berlin promet d’être «ouvert» 

Berlin a promis vendredi d’être «ouvert» à l’égard du nouveau gouvernement italien d’alliance entre deux mouvements eurosceptiques et souvent critique à l’égard de l’Allemagne, qui doit prêter serment dans l’après-midi à Rome.

«Nous attendons la formation du gouvernement et serons ouverts à son encontre et ferons tout notre possible pour avoir une bonne collaboration», a déclaré le porte-parole du gouvernement allemand Stefan Seibert lors d’un point presse régulier.

«Nous sommes confrontés à des défis majeurs en Europe, tous ensemble, et nous serons en mesure de résoudre la plupart de ces défis non pas au niveau national, mais seulement dans la coopération et une grande unité européenne», a-t-il estimé.

«C’est notre tâche commune de garantir cette unité, s’écouter les uns les autres, essayer encore et encore par le dialogue de trouver des solutions», a-t-il poursuivi.

Quelques jours auparavant, le ministre des Affaires étrangères Heiko Maas s’était néanmoins montré plus sceptique. Il a dit espérer que la relation entre les deux pays ne serait «pas endommagée» par le Mouvement 5 étoiles (M5S, antisystème) et la Ligue (extrême droite), deux mouvements qui critiquent régulièrement l’Allemagne, l’accusant d’être responsable des politiques d’austérité en Europe.

Dans l’après-midi, le premier gouvernement italien d’alliance entre un jeune mouvement populiste et un parti d’extrême droite doit prêter serment. Il sera sous la direction de Giuseppe Conte, un juriste complètement novice en politique qui a promis une politique anti-austérité et sécuritaire.

Après près de trois mois de tractations et de rebondissements inédits même pour un pays rompu aux crises politiques, les deux partis populistes ont finalement trouvé un compromis avec le président Sergio Mattarella qui exigeait des garanties sur le maintien de l’Italie dans la zone euro.

Berlin a également tendu la main vendredi au nouvel exécutif en Espagne, espérant poursuivre la coopération «dans un esprit de confiance mutuelle» entre les deux pays.

Le chef du gouvernement conservateur espagnol Mariano Rajoy, coulé par un scandale de corruption, a été renversé vendredi par le Parlement, après plus de six ans au pouvoir en Espagne, et remplacé par le socialiste Pedro Sanchez.

«Mariano Rajoy a contribué de manière décisive à ce que l’Espagne sorte de la crise économique et financière en mettant en place des politiques et réformes intelligentes», a salué M. Seibert.

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Le nouveau gouvernement italien en cinq questions

L’Italie va-t-elle sortir de l’euro ?

Les deux partis ont violemment critiqué l’euro, mis noir sur blanc une éventuelle sortie de la zone monétaire dans les ébauches de leur programme commun et défendu bec et ongles la présence dans leur gouvernement de Paolo Savona, un économiste qui considère l’euro comme «une prison allemande».

Mais ni la Ligue ni le M5S - qui, à l’exception notable de son fondateur Beppe Grillo, a abandonné l’idée d’un référendum en ce sens - ne prônent une sortie unilatérale. Selon plusieurs sondages récents, entre 60 et 70% des Italiens y sont opposés.

En revanche, la Ligue estime que l’euro est «une expérience économique et sociale erronée». Elle prône une série de réformes et, à terme, une sortie coordonnée avec d’autres pays. Et le programme commun, résolument anti-austérité, risque de faire des étincelles avec les partenaires de l’eurozone.

Les marchés financiers vont-ils s’affoler ?

Les remous de la campagne électorale puis la perspective d’un retour aux urnes en l’absence de majorité ont provoqué quelques tensions sur les marchés financiers.

Le programme commun très peu orthodoxe des deux partis a provoqué une poussée de fièvre, qui s’est fortement accentuée avec la perspective d’élections anticipées lors de l’échec de la première tentative de gouvernement de Giuseppe Conte.

Le spread - l’écart entre les taux d’emprunt italien et allemand à dix ans - a dépassé les 300 points en début de semaine, contre 130 il y a trois semaines, avant de commencer à redescendre à la reprise des tractations M5S/Ligue. En 2011, il avait frôlé les 600 points, poussant Silvio Berlusconi vers la sortie.

Cette alliance peut-elle tenir longtemps ?

Les deux chefs de file, Luigi Di Maio et Matteo Salvini, martèlent qu’ils comptent gouverner pendant cinq ans.

Cependant, la majorité du M5S et de la Ligue est étroite: 32 voix à la Chambre des députés et une petite dizaine au Sénat, alors que les deux chambres ont les mêmes pouvoirs. Il leur faudra bien tenir l’ensemble de leurs élus, même ceux qui ne voient pas l’alliance d’un bon oeil.

Qui est réellement aux commandes ?

M. Di Maio peut s’appuyer sur les plus de 32% obtenus par son parti, contre 17% pour la Ligue. Mais M. Salvini, tribun efficace et déterminé encore en pleine ascension dans les sondages, a su s’imposer comme le patron de la politique italienne. Et son autorité au sein de son parti est bien plus affirmée que celle de M. Di Maio au M5S, dont Beppe Grillo reste le gourou.

L’influence de Silvio Berlusconi, l’allié de M. Salvini avec lequel M. Di Maio ne voulait même pas parler, reste aussi une inconnue. Après deux mois de blocage, le vieux milliardaire avait donné son feu vert à l’alliance. Mais redevenu éligible juste après et furieux des mesures judiciaires du programme commun, il a promis «une opposition raisonnable et critique».

Quel sera le rôle du président ?

En refusant de nommer au ministère de l’Economie et des Finances Paolo Savona, un économiste eurocritique, le président Sergio Mattarella, élu par un Parlement majoritairement de centre gauche, a obligé les deux alliés à laisser une place dans leur équipe gouvernementale à des personnalités capables de rassurer Bruxelles.

Ces dernières semaines, M. Mattarella a aussi rappelé qu’il pouvait renvoyer au Parlement toute loi dont le poids sur le budget ne serait pas compensé. Et garant des engagements internationaux de l’Italie, il restera vigilant sur le respect des traités, en particulier européens, ainsi que sur l’ancrage historique de l’Italie au sein de l’OTAN.