Donald Trump a participé à une rencontre sur la sécurité dans les écoles, à la Maison-Blanche, jeudi.

Les enseignants américains disent non aux armes à feu dans les écoles

WASHINGTON — La proposition iconoclaste de Donald Trump d’armer les enseignants pour éviter une nouvelle fusillade en milieu scolaire suscite les plus grandes réserves, voire le rejet, des professeurs qui s’imaginent mal en auxiliaires de sécurité.

«Les parents et les éducateurs rejettent massivement l’idée d’armer les personnels scolaires», a déclaré Lily Eskelsen Garcia, présidente de la National Education Association (NEA), le plus grand syndicat d’enseignants américain.

«Mettre plus de fusils dans nos écoles ne fera rien pour protéger nos élèves et nos éducateurs de la violence par armes à feu», a ajouté la représentante d’une organisation qui regroupe 3 millions d’enseignants.

Donald Trump a mis sur la table cette proposition hautement controversée mercredi en recevant à la Maison-Blanche des familles de victimes de fusillades dans des écoles, dont celle du lycée Marjory Stoneman Douglas de Parland qui a fait 17 morts la semaine dernière.

«Des enseignants/entraîneurs très bien formés et sachant manier les armes résoudraient le problème instantanément avant que la police arrive. GRAND POUVOIR DE DISSUASION!» a-t-il répété jeudi matin sur Twitter.

Randi Weingarten, de la Fédération américaine des enseignants, a répondu que la solution ne pouvait résider dans «une course aux armements» dans les écoles qui deviendraient des «forteresses militaires».

«Estomaquée»

La proposition a aussi scandalisé les associations qui luttent pour un meilleur encadrement des ventes d’armes, comme «Moms Demand Action For Gun Sense In America» (les mamans qui demandent de l’action sur les armes).

«Je suis franchement estomaquée que le président utilise une réunion avec des rescapés de la violence pour soutenir les priorités législatives de la NRA et suggérer d’armer les professeurs», a-t-elle déploré.

La National Rifle Association (NRA) est le très puissant lobby des armes aux États-Unis. Elle défend le droit constitutionnel à porter des armes et soutient financièrement de nombreux hommes politiques, dont le président Donald Trump.

Pour la NRA, les fusillades à répétition dans les écoles n’ont rien à voir avec la dissémination des armes à feu dans le pays. «Nos banques, nos aéroports, nos matches de basketball, nos immeubles de bureaux, nos stars de cinéma, nos hommes politiques sont mieux protégés que nos enfants», a affirmé Wayne LaPierre, le dirigeant de la NRA.

«Pour arrêter un méchant qui est armé, il faut un gentil qui est armé», a-t-il assuré jeudi lors d’un rassemblement du mouvement conservateur américain, abondant dans le sens de Donald Trump.

C’est une proposition «ridicule», a réagi Melissa Falkowski, professeur à l’école secondaire Stoneman Douglas qui a caché ses élèves pendant que le tireur de 19 ans, Nikolas Cruz, vidait ses chargeurs dans l’établissement.

«Vais-je devoir être formée comme une policière en plus d’éduquer ces enfant?» a demandé Ashley Kurth, une enseignante de la même école. «Vais-je devoir porter un gilet en kevlar?»

Réserves de la police

S’exprimant mercredi soir lors d’une réunion publique organisée par la chaîne CNN, le shérif du comté de Broward, qui était intervenu sur les lieux de la tuerie, a émis des réserves similaires.

«Je ne crois pas que les enseignants doivent être armés», a déclaré Scott Israel. «Je crois que les enseignants doivent enseigner.»

«Mais c’est exactement ce qui ne va pas dans ce pays», a-t-il poursuivi. «Nous avons des gens à Washington, des représentants, des sénateurs qui disent aux professeurs ce qu’ils doivent faire sans leur demander ce qu’ils veulent faire», a-t-il ajouté.

Le sujet a en tout cas suscité beaucoup de réactions sur les réseaux sociaux, dont certaines pleines d’ironie.

«Hello. Je suis enseignant. Je ne veux pas d’arme à feu. Par contre j’aurais besoin de feutres effaçables. Merci», a tweeté un enseignant. «Je suis prof, pas flic! Je n’arrive même pas à faire le point avec le rétroprojecteur!» a écrit un autre.

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TRUMP EN REMET

Le président américain Donald Trump a quant à lui martelé jeudi sa conviction qu’armer des enseignants aurait un effet dissuasif sur les tireurs qui ciblent les écoles, réaffirmant sa proximité avec le puissant lobby des armes NRA.

Dans une rafale matinale de tweets, M. Trump a défendu cette mesure très controversée et catégoriquement rejetée par nombre d’élus du Congrès, démocrates comme républicains.

«Une école “sans armes” attire les méchants», a-t-il lâché, évoquant un peu plus tard, sans entrer dans les détails, de possibles «bonus» pour ceux qui porteraient une arme en salle de classe.

L’équation est délicate pour le président septuagénaire qui doit composer avec une forte mobilisation des lycéens à travers les États-Unis, déterminés à donner de la voix après ce nouveau drame en Floride qui a fait 17 morts et à ne plus se contenter des mines contrites et «pensées et prières» des élus des deux bords.

Après s’être posé mercredi, lors d’un échange poignant avec des rescapés de la fusillade de Parkland, en dirigeant à l’écoute de toutes les suggestions, M. Trump a insisté jeudi sur sa proximité avec la National Rifle Association, soulignant que ses dirigeants étaient de «grands patriotes».

Le célèbre lobby des armes, qui l’a soutenu sans réserve tout au long de sa campagne, est lui aussi monté au créneau.

Dans un discours virulent dont il est coutumier, son dirigeant, Wayne LaPierre, a dénoncé la «politisation honteuse» de la tragédie de Floride, accusant ses détracteurs de vouloir «éradiquer toutes les libertés individuelles» en Amérique.

La NRA est vent debout contre tout relèvement de 18 à 21 ans de l’âge légal pour acheter une arme — une piste désormais soutenue par M. Trump — en estimant que cela reviendrait à «faire payer à des citoyens respectueux de la loi les actes malfaisants de criminels».

Nombre d’étudiants ont souligné que Nikolas Cruz, le tueur de Floride, avait pu acquérir à 18 ans un fusil semi-automatique alors qu’il faut avoir au moins 21 ans pour acheter de l’alcool aux États-Unis.

Obama donne de la voix

«Des enseignants/entraîneurs très bien formés et adeptes des armes résoudraient le problème instantanément avant que la police arrive. GRAND POUVOIR DE DISSUASION!» a tweeté le président américain, affirmant que les fusillades duraient en moyenne «trois minutes» et qu’il fallait «cinq à huit minutes» à la police pour arriver sur place.

Selon lui, environ 20% des enseignants pourraient, avec la formation adéquate, porter une arme de façon dissimulée ce qui leur permettrait de «riposter immédiatement».

«Des enseignants bien formés serviraient aussi de dissuasion face aux lâches qui font ça. Beaucoup plus efficace à un coût bien moindre que des vigiles», a-t-il encore dit, évoquant pour la première fois l’argument économique. S’ils savent qu’une école a un «grand nombre d’enseignants très doués avec les armes [...] les lâches n’iront pas là-bas...problème réglé».

Scott Israel, shérif du comté de Broward où se trouve Parkland, a annoncé jeudi que l’un de ses adjoints était en poste, armé et en uniforme, au lycée au moment du drame. Mais il n’est pas intervenu et a démissionné après sa suspension sans rémunération.

Scott Peterson, ce policier chargé de la protection de l’établissement, aurait dû «entrer, aborder le tueur, tuer le tueur», a estimé M. Israel. Les fonctions de deux autres agents ont été restreintes en attendant le résultat d’une enquête pour déterminer s’ils «auraient pu ou auraient dû faire davantage» avant la fusillade.

Pour le sénateur démocrate Richard Blumenthal, armer les enseignants est une idée «abjecte» et «dangereuse» qui a été rejetée «avec force par l’ensemble de la communauté éducative».

Lors d’un débat organisé mercredi soir près de Miami par la chaîne CNN, de nombreuses voix se sont élevées pour mettre en garde contre un tel scénario.

«Vais-je devoir être formée comme une policière en plus d’éduquer ces enfants?» a demandé Ashley Kurth, une enseignante du lycée de Parkland. «Vais-je devoir porter un gilet en kevlar?»

Le sénateur républicain Marco Rubio a lui aussi fait entendre sa différence avec le président américain, affirmant être opposé à cette idée.

Les lycéens de Stoneman Douglas, qui prévoient un grand rassemblement le 24 mars à Washington, reçoivent chaque jour des encouragements marqués de personnalités de premier plan.

Barack Obama, plutôt discret depuis son départ de la Maison-Blanche, leur a apporté jeudi matin un soutien appuyé. «Quelle inspiration de voir une nouvelle fois tant d’élèves intelligents et courageux se battre pour leur droit à grandir en sécurité», a-t-il écrit sur Twitter. «Nous vous attendions. Et nous vous soutenons», a ajouté l’ancien président démocrate.

La porte-parole de la NRA, Dana Loesch, était à National Harbor, dans le Maryland, jeudi.

La loi fédérale prévoit actuellement qu’il faut avoir 21 ans pour acheter ou posséder des armes de poing, mais seulement 18 ans pour des fusils d’assaut comme celui utilisé par Nikolas Cruz le jour de la Saint-Valentin.

Dans un autre gazouillis, M. Trump se rallie à l’idée d’une protection armée pour les écoles en écrivant qu’un «malade n’attaquerait jamais une école» s’il savait que plusieurs enseignants y sont armés. «Problème réglé», selon le président.

M. Trump avait précédemment témoigné d’une ouverture face à un resserrement de la vérification fédérale des antécédents des acheteurs d’armes. On ne sait pas si cela inclut les failles qui permettent les ventes d’armes discrètes entre individus ou lors de foires.

Dans un troisième gazouillis, M. Trump a déclaré que les responsables de la NRA sont «de grands patriotes [qui] aiment notre pays».