Un travailleur de la santé surveille la température de passagers qui débarquent à l'aéroport de Kinshasa, au Congo.

Le vaccin canadien contre le virus Ebola suscite espoir et craintes au Congo

MBANDAKA, Congo — Irene Mboyo Mola a passé 11 jours à s’occuper de son mari qui se mourait du virus Ebola, dans un hôpital du Congo où, selon elle, les infirmières avaient trop peur de lui pour s’en rapprocher. Elle l’a aidé à aller aux toilettes, a relevé son corps fiévreux quand il a perdu l’équilibre et a réinstallé une intraveineuse tombée de son bras ensanglanté.

«Il m’a dit que tout ce qu’il pouvait voir, c’était la mort», se souvient Mme Mola, une femme de 30 ans mère de six enfants, assise sur le sol dans sa petite hutte.

Ce contact étroit fait courir à Mme Mola un risque élevé d’attraper une maladie qu’on ne peut guérir et qui tue environ la moitié des personnes infectées. Mais maintenant que la République démocratique du Congo lutte contre l’éclosion d’Ebola la plus sérieuse depuis l’épidémie dévastatrice de 2014 en Afrique de l’Ouest, les professionnels de la santé disposent d’une nouvelle arme: un vaccin d’origine canadienne.

Après l’envoi de milliers de doses à ceux qui travaillent en première ligne, le monde surveille si un vaccin prometteur — mais encore expérimental — pourrait aider à stopper cette maladie terrifiante plus rapidement que les mesures traditionnelles appliquées par les médecins depuis l’identification du virus Ebola il y a 40 ans.

Même si le vaccin aide, de sérieux obstacles demeurent. Les doses doivent être maintenues au frais et transportées à travers des forêts denses où les routes carrossables sont rares. Les professionnels de la santé doivent identifier et rechercher toute personne ayant eu un contact avec une personne malade. Plus difficile encore, ils doivent persuader une population effrayée et méfiante que des vaccins administrés par des étrangers pourraient leur sauver la vie.

«Les communautés elles-mêmes doivent être au coeur de la riposte pour que ce soit efficace», souligne Jonathan Polonsky, de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), qui coordonne la surveillance sanitaire à Mbandaka, une ville de plus d’un million d’habitants dans le nord-ouest de la République démocratique du Congo.

Les six enfants de Mme Mola ont tous été vaccinés. Mais elle a refusé de recevoir elle-même le vaccin, disant aux travailleurs sociaux du gouvernement et aux employés de l’OMS qu’elle ne croyait pas que son mari était mort de l’Ebola. Elle a dit que l’hôpital ne lui avait jamais montré les dossiers confirmant qu’il avait été testé positif au virus.

La vaccination en anneau

Il n’y a aucune garantie que le vaccin sur lequel des scientifiques travaillent depuis longtemps aidera à endiguer cette éclosion de la fièvre hémorragique. Mais le ministère congolais de la Santé et l’OMS se sont empressés d’expédier 7500 doses du vaccin mis au point par l’Agence de la santé publique du Canada et détenu par Merck.

Tandis que les mesures de vaccination contre le virus Ebola se mettent en place au Congo, la population demeure méfiante.

On estime qu’il s’agit de la meilleure option parce que le vaccin s’est révélé très prometteur lors de tests menés il y a quelques années, au moment où l’épidémie en Afrique de l’Ouest, qui a tué plus de 11 000 personnes de 2014 à 2016, commençait à décliner.

Le plan: ce qu’on appelle la «vaccination en anneau», pour trouver et vacciner tous ceux qui ont eu un contact direct avec une personne malade — le premier «anneau» — et ensuite les contacts de ces personnes pour briser la chaîne d’infection.

Le mois dernier, German Umba, 11 ans, et son frère de 6 ans ont perdu leur père à cause du virus Ebola. Les deux enfants ont été vaccinés. Mais un vaccin ne suffit pas à mettre fin à l’inquiétude. Des employés des Nations unies surveillent les enfants plusieurs fois par jour pour détecter l’éventuelle apparition de fièvre, un symptôme précoce, jusqu’à ce que la période d’incubation passe.

Debout dans la cour devant sa classe à l’école, la jeune German Umba éclate soudainement en sanglots. Entourée par des travailleurs humanitaires, des camarades de classe et des enseignants qui sont incapables de la toucher et de la consoler, elle enfouit son visage dans sa chemise. «Mon père me manque», dit-elle.

Le succès de la stratégie de vaccination dépend de la rapidité avec laquelle les professionnels de la santé peuvent identifier les personnes à risque.

«Si vous dépistez des cas en retard, vous manquez l’occasion de protéger les gens», explique le docteur Iza Ciglenecki, qui travaille à la campagne de vaccination avec Médecins sans frontières.

L’épidémie actuelle au Congo a tué 14 personnes jusqu’à présent, selon le ministère de la Santé du pays. Il y a eu 38 infections confirmées.

La semaine dernière, le chef des interventions d’urgence de l’OMS, le docteur Peter Salama, a déclaré que de nombreuses personnes vaccinées à Mbandaka avaient reçu les vaccins il y a plus de 10 jours, ce qui signifie qu’elles sont maintenant protégées.

Trouver des personnes qui ont besoin de vaccination est beaucoup plus difficile dans la région reculée d’Iboko, où un nouveau cas a été signalé cette semaine. Les infrastructures de mauvaise qualité s’ajoutent au défi.

«Les routes sont si mauvaises que même si une personne se fait vacciner, il peut être trop tard et elle peut encore mourir», prévient Rosy Boyekwa Yamba, un représentant régional du ministère de la Santé à Mbandaka.

Il faut parfois des jours pour parcourir 160 kilomètres afin d’atteindre les zones reculées où le virus Ebola se propage encore. Le vaccin doit être conservé à une température de moins 60 à moins 80 degrés Celsius, et ne peut être conservé dans les congélateurs mobiles que pendant sept jours.

M. Yamba craint également que des personnes potentiellement infectées ne soient pas trouvées. Cinq de ces personnes se sont manifestées la semaine dernière à Mbandaka après qu’il eut plaidé auprès des membres de la communauté pour qu’ils «soient honnêtes avec lui», et qu’ils disent s’ils avaient été en contact avec une personne atteinte de la maladie.

Jusqu’à présent, plus de 2000 personnes, y compris des professionnels de la santé de première ligne, ont été vaccinées à Mbandaka et dans les villages ruraux de Bikoro et d’Iboko, où des cas confirmés ont été détectés, a indiqué le ministère congolais de la Santé.

Méfiance dans la communauté

Le refus de Mme Mola de croire que le virus Ebola a tué son mari est une réaction courante dans la région. Tandis que plusieurs personnes à Mbandaka se sont lavé les mains et ont évité le contact physique au plus fort de l’épidémie, plusieurs sont demeurés sceptiques. Souvent, ils ne font pas confiance à un gouvernement qu’ils jugent corrompu. Parmi les dizaines de personnes interrogées par l’Associated Press lors d’une récente visite, presque toutes ont déclaré qu’elles ne croyaient pas que le virus Ebola existait et l’ont qualifié de sorcellerie.

C’est la neuvième épidémie à se déclarer en République démocratique du Congo, mais le virus apparaît généralement dans des régions éloignées, pas dans les villes.

«Ebola n’est pas ici, a assuré une résidante de Mbandaka, Aziza Monzu. C’est une maladie créée par les organisations pour obtenir de l’argent.»

Le docteur Pierre Rollin, un expert du virus Ebola auprès des Centres américains de contrôle et de prévention des maladies (CDC), comprend cette attitude.

«Les gens meurent tous les jours et partout, mais personne ne s’y intéresse: soudainement, à cause d’Ebola, les gens sont intéressés et cela les rend méfiants, explique-t-il. Pourquoi nous feraient-ils confiance?»

Mme Mola semble avoir échappé à l’infection. La période d’incubation du virus Ebola est de 21 jours et son mari est mort il y a trois semaines. «Je suis toujours là», dit-elle.

Pourtant, les responsables de l’OMS affirment que les trois quarts des personnes contactées ont accepté le vaccin depuis le début de la campagne il y a deux semaines. Une fois que les personnes à risque accepter de collaborer, «nous avons réglé 90 pour cent du problème», indique le docteur Alhassane Touré, coordonnateur de l’OMS pour la vaccination en anneau en République démocratique du Congo et en Guinée.

Le vaccin fonctionne-t-il?

Les experts de la santé affirment que les deux prochaines semaines seront déterminantes pour savoir si la flambée sera maîtrisée. L’OMS déploie maintenant des efforts dans des zones plus reculées pour contenir l’épidémie. L’organisation a prédit qu’il pourrait y avoir jusqu’à 300 cas d’Ebola dans les mois à venir.

«Nous pourrions constater une autre introduction de quelqu’un qui vient d’Itipo (un village de la région d’Iboko) ou d’un autre endroit pour voir la famille (à Mbandaka)», explique le docteur Rollin, des CDC. Ces derniers jours, les autorités d’Itipo, l’épicentre de l’épidémie avec 24 cas confirmés, ont été fortement sollicitées pour retrouver les gens et vacciner les contacts ainsi que les travailleurs de la santé, a-t-il ajouté.

Peu importe comment l’épidémie évolue, le docteur Rollin croit qu’il sera presque impossible de savoir si le vaccin a réussi à freiner la propagation de la maladie.

«Nous pouvons dire que le vaccin et toutes les autres mesures fonctionnent, mais on ne peut pas dire que le vaccin fonctionne à lui seul», explique-t-il. Pour ce faire, un test contrôlé devrait être effectué dans un endroit où seul le vaccin a été utilisé, et dans un autre où il n’a pas été utilisé du tout.»

L’année prochaine, Merck prévoit demander l’homologation du vaccin auprès de la puissante Food and Drug Administration des États-Unis, sur la base d’études antérieures sur les vaccins. Bien que le vaccin ne soit pas officiellement étudié lors l’épidémie actuelle au Congo, les autorités réglementaires veulent savoir si des effets secondaires imprévus surviennent.

«S’il est pleinement approuvé, il sera la première mesure entreprise dans chaque épidémie et pourra être utilisé dans toute la région», indique le docteur Jean-Jacques Muyembe, directeur général de l’Institut national de recherche biomédicale à Kinshasa.

En Afrique de l’Ouest, une vaste étude est en cours pour comparer le vaccin de Merck et un deuxième vaccin conçu par Janssen Pharmaceuticals afin de déterminer les meilleures stratégies de vaccination et suivre la durée de la protection.

Entre-temps, certaines personnes vaccinées disent que le vaccin leur a procuré la tranquillité d’esprit.

Assise dans une cour dans le centre de la ville, Marie Louise, résidente de Mbandaka, lance fièrement ses papiers de vaccination sur la table. Elle avait bercé son petit-fils dans ses bras alors qu’il vomissait du sang sur le plancher de l’hôpital et il est mort par la suite. Son cas n’a pas été officiellement confirmé comme étant un cas d’Ebola, mais elle savait qu’elle devait se faire vacciner. En tapotant son bras où on lui a enfoncé l’aiguille, la femme de 68 ans rayonne. «Donnez-moi le vaccin, dit-elle. Je reçois la vie avec le vaccin.»