Un étalage du plus récent livre de Bob Woodward, «Fear: Trump in the White House», à Alhambra, en Californie, mardi

Le reporter qui fait trembler les présidents

WASHINGTON — Pour ses premiers pas de reporter, Bob Woodward a fait tomber le président Richard Nixon. 44 ans plus tard, cette vedette du journalisme américain fait trembler — au moins de colère — un autre locataire de la Maison-Blanche, Donald Trump.

Dans son dernier livre Fear: Trump in the White House, publié mardi aux États-Unis et déjà en tête des ventes, il brosse le portrait d’un dirigeant inculte, hystérique et paranoïaque, que ses collaborateurs s’efforcent de contrôler pour éviter les pires dérapages.

«Du n’importe quoi», «une escroquerie», a tonné le chef de l’État, pourtant habitué aux ouvrages dévastateurs. Mais cette fois, l’attaque est prise au sérieux, car elle vient d’un des journalistes les plus informés de Washington.

Bob Woodward, 75 ans, a gagné ses galons de reporter dès ses débuts au quotidien Washington Post, où il est entré en 1971. Son enquête sur le scandale du Watergate, menée avec son collègue Carl Bernstein, a entraîné la démission de Richard Nixon en 1974.

Le film Les hommes du président, adapté de leur livre éponyme, l’élève en 1976 au rang de quasi-vedette, d’autant que son rôle est interprété par Robert Redford.

Dans la réalité, il a, de son propre aveu, peu de similitudes avec l’énergique Redford. Il parle doucement, porte une veste et une cravate informes et se dit «ennuyeux».

Ce qui ne l’empêche pas d’avoir un accès quasi inégalé aux coulisses du pouvoir américain.

Le journaliste Bob Woodward à Washington, en mars 2013

Depuis le Watergate, il a publié un livre tous les deux ans, chroniques de l’intérieur des présidences de Bill Clinton, George W. Bush ou Barack Obama, mais aussi de la Cour suprême, de la CIA ou de la Banque centrale, tout en continuant à écrire pour le Washington Post.

Pour chaque ouvrage, il a recueilli de larges confidences, soit sous la forme d’entretiens officiels ou en acceptant de garantir l’anonymat à ses sources, une pratique peu courante dans le journalisme anglo-saxon.

George Bush, qui fut le sujet de quatre de ses livres, lui a ainsi accordé plusieurs interviews. «Nous avons toujours jugé important que le président et d’autres lui parlent, parce qu’au final il valait mieux faire partie de son récit», explique à l’AFP Scott McClellan, ancien porte-parole du président Bush.

Woodward, une «référence»

Dans ses ouvrages, Woodward retrace méticuleusement le contenu de réunions en croisant ses sources, étaye son propos avec des dates, des documents, le tout dans un style très factuel.

L’absence de mise en perspective lui a parfois valu des critiques acerbes. «Dans ses livres, on ne mesure aucune activité cérébrale», l’a ainsi tancé en 1996 l’auteure Joan Didion dans une étude de son oeuvre.

«À l’heure des faits alternatifs et des tweets corrosifs sur les ‘’fake news’’, Woodward est une référence en termes de vérité», estime à l’inverse la journaliste réputée Jill Abramson.

«Ce n’est pas mon travail de porter un jugement», répond l’intéressé. Son rôle, selon lui? «Rapporter exactement ce que les gens ont fait, ce que cela signifie, ce qui les motive et qui ils sont», a-t-il expliqué cette année sur le site Vox.

Pour son 19e livre, il a suivi cette méthode à la lettre. Mais le résultat est beaucoup plus sévère que ses précédentes chroniques de la Maison-Blanche.

Il y décrit des réunions où Donald Trump semble ne pas percevoir les enjeux, et un entourage mortifié par ses emportements.

Depuis la publication des bonnes feuilles de l’ouvrage, le secrétaire général de la présidence John Kelly a démenti avoir dit «on est chez les fous» ou même avoir parlé à Woodward. Le ministre de la Défense Jim Mattis a lui nié avoir comparé Donald Trump à «un élève de CM2 ou de 6e».

«Je ne mens pas», a répliqué lundi le journaliste lors d’une interview télévisée, en assurant que plusieurs de ses sources l’avaient prévenu qu’elles démentiraient s’il publiait leurs propos.

Selon lui, la bataille en cours aux États-Unis est «une bataille pour la vérité». «Et j’ai fait mon travail, c’est le meilleur journalisme possible, au moins pour moi».