Le monde va-t-il manquer de sable?

Le monde a besoin de sable. Il est accro. Il en veut toujours plus. Mais pour combien de temps? Au Maroc, en Jamaïque et même en Californie, des plages disparaissent. En Indonésie, des îles sablonneuses se volatilisent. En Inde, une «mafia du sable» est devenue toute puissante. Avant, l’idée d’une pénurie de sable ressemblait à une mauvaise blague. Aujourd’hui, elle ne fait plus rire personne.

Notre civilisation repose littéralement sur le sable. On le retrouve partout. Dans le verre, les puces électroniques, les cosmétiques, le plastique, les élastiques, les écrans, le papier, l’asphalte, la peinture, le détergent, la fibre optique et la liste pourrait s’étirer sur des pages entières. Même le dentifrice et le vin contiennent souvent du dioxyde de silicium, un anti-agglomérant dérivé du... sable.

Le sable, c’est le héros obscur de notre époque. La ressource de la planète la plus utilisée, après l’eau. [1] Un fabuleux marché de 70 milliards $, qui semble éternel. Ne dit-on pas qu’il existe autant de grains de sable sur la Terre que d’étoiles dans l’univers? Approximativement 7,5 milliards de milliards? [2]

D’accord. La planète regorge de sable. L’ennui, c’est que les grains ne sont pas tous égaux. Par exemple, le sable du désert ne peut pas servir à faire du béton. Ses grains, sculptés par le vent, se révèlent trop ronds, trop fins. Dans le jargon du métier, on dit qu’ils ne «s’agrègent» pas. Pour des raisons de solidité, le béton a besoin de grains irréguliers, qui s’imbriquent les uns dans les autres.

C’est là que les choses se compliquent.

On manque de sable… dans le désert

Difficile à croire, mais le sable «utile» n’est pas une ressource inépuisable. L’an dernier, l’Humanité en a utilisé environ 50 milliards de tonnes.* L’équivalent de 18 000 fois le Stade olympique de Montréal, plein à ras bord. Quatre fois plus que les océans et les fleuves du monde produisent en une année, selon la Fondation norvégienne GRID-Arendal. [3]

Résultat? Même l’émirat de Dubaï, situé au milieu d’un immense désert sablonneux, importe de très grandes quantités de sable... d’Australie. Pour construire sa forêt de gratte-ciel, bien sûr, mais aussi pour faire surgir des îles de la mer. Au large de Dubaï, la création d’un archipel en forme de palmier a nécessité le déversement d’environ neuf millions de camions de sable dans la mer.

Question pour les mordus de langue. Est-ce que l’expression «vendre du sable aux pays arabes» équivaut à notre vieille expression «vendre des frigidaires aux Esquimaux»?

L’ère du béton

À l’échelle mondiale, les trois quarts du sable prélevé servent à fabriquer du béton. Et la demande ne cesse d’augmenter, principalement à cause des villes. Depuis 1950, la population urbaine de la planète a été multipliée par cinq. Et ça continue. Chaque année, 65 millions de personnes viennent s’y ajouter. Faites le calcul. Pour loger tous ces gens, il faut construire l’équivalent de huit fois la ville de New York. À tous les 12 mois. [4]

Les statistiques du béton donnent le vertige. L’an dernier, le monde en a produit six milliards de mètres cubes. Avec cette mer de béton, le Programme des Nations Unies pour l’environnement estime qu’on aurait pu construire un mur de 27 mètres de haut et de 27 mètres de largeur, tout autour de la Terre! [5] Des rigolos affirment aussi que 57 777 km² de la terre sont désormais recouverts de ciment ou d’asphalte. Environ huit fois la taille du ­Nouveau-Brunswick. [6] 

Bien sûr, il est possible de remplacer le sable par d’autres matériaux. Aux Pays-Bas, on fabrique un béton très solide avec la cendre des déchets. On peut recycler l’asphalte, le ciment et le verre. Mais il est difficile d’imaginer une substance aussi abondante que le sable, qu’on peut acheter pour quelques dollars la tonne?

Le vol d’une plage, une activité d’avenir

«Il n’y a pas de pénurie au sens où le monde va manquer de sable demain matin, précise Pascal Peduzzi, directeur du programme des Nations Unies pour l’Environnement à Genève. Bien sûr, cela peut se produire localement, mais le vrai problème est ailleurs. On ne peut pas extraire 50 milliards de tonnes d’une substance sans avoir un énorme impact sur l’environnement.» 

Le professeur Peduzzi donne l’exemple de l’archipel indonésien, où des millions de tonnes de sable sont pompées du fond de l’océan par des aspirateurs géants. «Au fond de l’océan, tout est dévasté, explique-t-il. De vastes étendues sont stérilisées pour plusieurs années. Le pompage a même provoqué la disparition d’une vingtaine de petites îles.»

Ailleurs, la ruée vers le sable tourne parfois à la farce. En juillet 2008, une nouvelle insolite fait le tour du monde. Dans le nord de la Jamaïque, une plage de sable blanc de 400 mètres de long a été volée, durant une nuit! Apparemment, des promoteurs locaux ont tellement besoin de sable pour construire des hôtels, qu’ils sont prêts à détruire les plages qui doivent attirer les touristes dans ces mêmes hôtels. Une version moderne du nigaud qui scie la branche sur laquelle il est assis? 

Dix ans plus tard, le «vol» d’une plage est devenu un événement banal, même si le sable dérobé n’est pas toujours de grande qualité. Une douzaine de pays sont touchés. En 2013, un documentaire-choc, intitulé Le sable : Enquête sur une disparition, montrait des plages transformées en paysage lunaire près de Tanger, au Maroc. [7]

Au large de Dubaï, la création d’un archipel en forme de palmier a nécessité le déversement d’environ neuf millions de camions de sable dans la mer.

Les «guerres» du sable

«Il reste beaucoup de sable sur la planète, mais il est moins facile à récolter, écrit le journaliste Vince Beiser, dans son livre The World in a Grain. Il faut aller le chercher plus loin, en causant plus de dommages à l’environnement. D’une certaine manière, la situation rappelle celle du pétrole [...]. Il en reste beaucoup, mais les gisements très accessibles deviennent plus rares». [8]

La difficulté de trouver du sable «utile»? Au Québec, cela reste une perspective éloignée (voir encadré ci-dessous). En Inde, c’est devenu une question de vie ou de mort. Depuis 2010, plusieurs centaines de personnes ont été tuées par une «mafia du sable», qui protège ses sites d’extraction illégale. Le plus souvent, les victimes sont des citoyens pauvres qui s’opposaient au saccage de rivières ou de plages. 

En Inde, le sable est souvent récolté au fond des rivières par une armée de plongeurs équipés d’une petite pelle et d’un sceau de métal. En 2015, l’agence Reuters avait interviewé l’un d’eux, Pralhard Mhatre, alors qu’il récoltait du sable au fond d’une crique, près de Bombay. À 41 ans, Monsieur effectuait 200 plongeons par jour, à une profondeur de 12 mètres.

Son salaire quotidien? Autour de 16 $, soit environ huit sous par plongeon… [9]

Recherche sable, désespérément

Avec tout cela, on oublie de parler de l’érosion. En Floride, par exemple, la majorité des plages sont des créations humaines. Il faut les «réapprovisionner» régulièrement. La solution la moins couteuse consiste à puiser du sable au fond de la mer. Mais les réserves s’épuisent, surtout dans le sud de l’état. Ou alors, elles se trouvent à des profondeurs difficilement accessibles. [10]

L’automne dernier, le sud de la Floride avait un urgent besoin de sable pour renflouer ses plages. En désespoir de cause, le comté de Miami-Dade a envisagé de recycler le verre. Trop long. Trop cher. Il a fallu voter d’urgence une loi autorisant l’importation de sable des Bahamas. Pas étonnant que le prix du sable ait été multiplié par cinq au cours des 30 dernières années.

Apparemment, seuls les farceurs s’en donnent à cœur joie. La dernière blague raconte que le gouverneur de la Floride, Rick Scott, vient d’être retrouvé sur une plage, enterré jusqu’au cou.

Question : Comment expliquer l’incident?

Réponse : On a manqué de sable, c’est évident.

* Le sable à usage technologique ne représente que 190 millions de tonnes, soit environ 0,3 % de ce total. 

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EN CHIFFRES

18 000 : Nombre de stades olympiques de Montréal que l’on pourrait remplir avec le sable utilisé par l’Humanité, en 2017.

58 % : Part de la Chine dans la consommation mondiale de sable.

30 000 : Quantité moyenne en tonnes de sable nécessaire à la construction d’un kilomètre d’autoroute.

300 % : Augmentation de la demande de sable à l’échelle mondiale, depuis 20 ans.

18 kilos : Quantité de sable extraite pour chaque habitant de la planète, chaque jour.

95 ans : Temps qu’il faudrait pour compter un milliard de grains de sable, en supposant que vous comptiez sans arrêt, le jour et la nuit. 

57 777 : Superficie de la Terre, en km², qui serait recouverte de ciment ou d’asphalte. Environ huit fois la taille du Nouveau-Brunswick. 

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ET LE QUÉBEC?

En matière de sable, le Québec constitue une exception. «Notre situation est un peu différente, à cause de notre héritage géologique, explique Patrick Lajeunesse, professeur au Département de géographie de l’Université Laval. Les glaciations nous ont laissé beaucoup de dépôts sablonneux. Mais on peut se demander à quelle distance [...] nous irons chercher le sable dans 25 ou 50 ans, quand les grands dépôts situés dans le sud du Québec auront été exploités.» 

Entre nous, la consommation de sable du Québec paraît bien modeste par rapport à celle de la Chine. Sur une période de deux ans, de 2011 à 2013, on estime que le pays a fabriqué plus de ciment que toute l’Amérique du Nord, de 1901 à l’an 2000. En 2016, la Chine a utilisé 7,8 milliards de tonnes de sable de construction. Assez pour recouvrir toute la Belgique d’une couche de 10 centimètres... 

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  1. A Looming Tragedy of the Sand Commons, Nature, 8 septembre 2017.
  2. La guerre mondiale du sable est déclarée, Les Échos, 24 février 2016.
  3. Grid-Arendal (Norvège), cité par La Presse+, 28 août 2018.
  4. Cité par The World in a Grain, Vince Beiser, Riverhead Books, 2018.
  5. United Nations Environment Programme, Sand, Rarer than One Thinks, mars 2014.
  6. The World in a Grain, Vince Beiser, Riverhead Books, 2018
  7. Le sable, enquête sur une disparition, réalisé par Denis Delestrac, 2013.
  8. Entrevue avec Vince Beiser, auteur de The World In A Grain, National Public Radio (NPR), 5 août 2018.
  9. Tués pour du sable, Courrier international, 3 septembre 2015. 
  10. Gone With the Wind: Storms Deepen Florida’s Beach Sand Crunch, Reuters, 16 février 2018.