Les secouristes s’activant auprès d’une victime de la fusillade survenue mercredi à Parkland, en Floride.

L’Amérique surarmée face à ses démons

WASHINGTON — «Cela n’arrive qu’ici» : les États-Unis étaient une nouvelle fois confrontés jeudi à leur spécificité d’être le seul pays développé où se succèdent les tueries par arme à feu dans les écoles, un problème aigu qui génère pourtant un débat stérile.

Après les 17 personnes abattues mercredi dans un lycée de Floride, allait-on assister à l’adoption de mesures nationales radicales pour prévenir la réédition d’une telle tragédie? Très vraisemblablement pas, tant sont profondément plantées les conditions du statu quo.

Et déjà le cycle immuable, difficilement compréhensible à l’étranger, s’est remis à tourner : d’abord les réactions horrifiées, puis l’unité dans la peine, ensuite l’indignation et les divisions politiques, et enfin... l’inaction.

Si ce débat tourne à vide, c’est que les acteurs ne changent pas et qu’ils restent solidement campés sur leurs positions.

On trouve d’un côté ceux qui s’opposent à toute limitation des armes, au nom du sacro-saint deuxième amendement de la Constitution.

Leur argumentaire a deux idées fortes : aucune loi ne pourra empêcher déséquilibrés et criminels de se procurer une arme, ni d’ouvrir le feu dans une école; face à ces dangers, les citoyens ont justement besoin d’être armés.

En face, les associations luttant contre la libre prolifération des armes ont perdu l’espoir d’une adoption rapide par un Congrès à majorité républicaine d’une loi nationale ambitieuse.

Elles ont déplacé leur combat sur le terrain local où elles tentent de convaincre les élus de rendre obligatoires les contrôles d’antécédents judiciaires et psychiatriques avant toute vente d’arme.

Un objectif a minima qui se révèle souvent un col infranchissable, dans un pays qui a placé le fusil au cœur de sa mythologie, celle d’une nation née dans le sang de sa révolution.

Les termes mêmes du débat sont faussés : les élus financés par la National Rifle Association (NRA), le puissant lobby des armes qui a soutenu Donald Trump dans sa campagne présidentielle, refusent par idéologie d’admettre qu’une arme à feu est par définition un objet létal.

Ainsi M. Trump a présenté dans son premier tweet jeudi le drame en Floride comme l’acte d’un déséquilibré mental, sans s’interroger sur le fait que le tireur ait pu s’équiper d’un fusil d’assaut. Ceci à 19 ans, un âge où beaucoup d’Américains ont l’interdiction d’acheter une bière.

Plus tard, dans une allocution à la Maison-Blanche, le président n’a fait aucune allusion aux armes à feu, mettant l’accent sur la lutte contre les maladies psychiques. Pourtant le lien direct entre la dissémination des armes et la fréquence des fusillades est démontré par la quasi-totalité des statistiques.

Les Américains — moins de 5 % de la population mondiale — possèdent presque la moitié des armes individuelles aux mains de civils sur la planète. Le taux d’homicides par balle est 25 fois plus élevé que dans le reste des pays développés.

Le risque de mourir par balle est 300 fois plus élevé pour un Américain que pour un Japonais.

Prier... ou agir?

«Si davantage d’armes et moins de législation sur les armes renforçaient notre sécurité, l’Amérique serait le pays le plus sûr du monde. À l’inverse, nous avons le plus fort taux de violence armée de toutes les nations développées», martèle Shannon Watts, fondatrice de «Moms Demand Action For Gun Sense In America».

Comme à chaque lendemain de fusillade, les élus favorablement notés par la NRA repoussaient jeudi cette question gênante, au nom de la dignité qu’il faut selon eux respecter à l’égard des victimes.

«Ce n’est pas le moment pour cette discussion», a ainsi tranché le gouverneur républicain de la Floride, Rick Scott. Lui et le sénateur républicain Marco Rubio ont sans surprise appelé la population à «prier», suscitant l’exaspération d’Américains dépités par l’immobilisme.