Le navire Viking Sky, qui menaçait de s'abîmer sur les côtes avec des conséquences humaines — et environnementales — potentiellement dramatiques, a finalement réussi au bout de 26 heures à gagner un port refuge après avoir pu redémarrer trois moteurs.

L'accident du Viking Sky, un coup de semonce pour la croisière dans l'Arctique

OSLO — Et si un navire de croisière était soudain privé de ses moteurs au milieu de l'Arctique? Après avoir frôlé la catastrophe maritime ce week-end, la Norvège s'interroge sur la sécurité des croisières dans le Grand Nord.

Grâce à beaucoup de professionnalisme et une bonne dose de chance, les 1373 personnes à bord du Viking Sky, un paquebot victime d'une avarie dans des eaux déchaînées de la mer de Norvège samedi dernier, s'en sont sorties avec plus de peur que de mal.

L'incident a donné lieu à une opération de sauvetage spectaculaire : un à un, près de 500 passagers ont été hélitreuillés, y compris de nuit. 

Le navire, qui menaçait de s'abîmer sur les côtes avec des conséquences humaines et environnementales potentiellement dramatiques, a finalement réussi au bout de 26 heures à gagner un port refuge après avoir pu redémarrer trois moteurs. Ceux-ci avaient calé faute d'un approvisionnement suffisant en huile de graissage à cause du roulis, selon les autorités maritimes.

«La plupart des personnes à bord du Viking Sky seraient mortes en cas d'échouement à cause de la météo extrême, des mouvements du navire, une gîte élevée et une évacuation lente», estiment deux professeurs en technologie maritime de l'université de Trondheim.

«Cela s'est heureusement bien terminé cette fois-ci pour le Viking Sky, mais quelles auraient été les conséquences si cela s'était produit au Finnmark ou près du Svalbard?» s'interrogent Ingrid Bouwer Utne et Jan Erik Vinnem dans une tribune parue dans le journal Dagens Naeringsliv (DN).

Le Finnmark est le comté le plus septentrional de la Norvège continentale et le Svalbard (Spitzberg) un archipel sous souveraineté norvégienne, à un peu plus d'un millier de kilomètres du pôle.

Ces régions sont de plus en plus prisées par l'industrie de la croisière qui promet un parfum d'exotisme à base d'aurores boréales et d'ours blancs. Problème : ces contrées assez inhospitalières sont pauvres en moyens de sauvetage.

Alors que six hélicoptères ont pu être rapidement mobilisés pour venir en aide au Viking Sky à cause de la proximité de la région avec les installations pétrolières offshore, le Svalbard ne compte par exemple que deux appareils. Idem pour le nord du pays.

Dans des conditions interdisant comme ce fut le cas le week-end dernier un sauvetage par la mer, comment y évacuerait-on dès lors des centaines, voire des milliers, de passagers sur un navire en perdition?

Évincer les gros?

La question mérite d'être posée puisque le Svalbard, par exemple, a accueilli 30 escales de paquebots et près de 45 000 passagers en 2017, sans compter les croisières dites d'exploration avec des navires plus petits. Mais y répondre est difficile.

«On a eu de la chance parce que le Viking Ship ne s'est pas échoué», note Erik Joachimsen, directeur de l'association professionnelle Cruise Northern Norway & Svalbard. «Mais on ne peut pas toujours compter sur la chance», dit-il à l'AFP.

Spécialiste des croisières d'exploration qui se veulent plus écolos que les gros paquebots carburant au fioul lourd, la compagnie norvégienne Hurtigruten prône de limiter la taille des navires dans des eaux reculées et fragiles comme celles du Svalbard.

«Les méga-paquebots remplis de milliers de passagers et de fioul lourd représentent un risque environnemental important, en particulier dans des zones à la faune et la flore vulnérables», souligne son directeur général, Daniel Skjeldam.

«Disons les choses comme elles sont : les navires de croisière gigantesques ne sont pas souhaitables partout», ajoute-t-il, insistant sur un argument écologique qui aurait l'avantage d'évincer certains concurrents.

Réguler ou interdire?

Passée sur le gril de l'opposition mercredi, la première ministre norvégienne a étalé la quasi-impuissance des autorités.

«C'est tout à fait exact que dans le nord, nous aurions eu affaire à des défis beaucoup plus amples [...] Nous n'avons pas aujourd'hui les capacités pour y gérer ce genre de situation», a déclaré Erna Solberg.

«La question sera toujours de savoir s'il est pertinent d'avoir des ressources aussi importantes là-haut au cas où cela arrive ou bien se pencher sur d'autres règles», a-t-elle ajouté.

Si un Code polaire élaboré par l'Organisation maritime internationale (OMI) impose déjà depuis 2017 aux armateurs un certain nombre d'exigences en matière de sécurité et d'environnement, la Norvège dit réfléchir avec d'autres pays riverains de l'Arctique à une régulation de la navigation dans la région.

Au risque de briser les rêves d'ours polaires et d'aurores boréales, les deux professeurs de l'université de Trondheim penchent, eux, pour une solution expéditive : «Faute de pouvoir prendre des mesures suffisantes, doit-on vraiment autoriser les croisières dans ces zones?».