Le président français Vincent Auriol à l’assemblée de l’ONU, le 22 septembre 1948. La Déclaration universelle des droits de l’homme a été adoptée le 10 décembre de la même année, à Paris.

La Déclaration universelle des droits de l’homme a 70 ans

PARIS — Le 10 décembre 1948, l’ONU adopte à Paris la Déclaration universelle des droits de l’homme (DUDH), ambition humaniste mondiale affichée peu après la victoire des Alliés sur les nazis.

C’est l’une des premières grandes réalisations de la toute nouvelle Organisation des Nations Unies et la première fois qu’un caractère universel est accordé aux besoins de liberté, d’égalité et de justice.

Réunie au Palais de Chaillot, la salle applaudit longuement, debout, ce texte né de l’aspiration à un monde meilleur, après les atrocités de la Seconde Guerre mondiale, d’Auschwitz à Hiroshima.

La Déclaration, sans valeur contraignante, affirme la primauté des droits et libertés des individus sur les droits des États, en gravant les droits économiques, sociaux et culturels au même rang que les libertés civiles et politiques.

Les droits de l’homme ne doivent plus être une question d’ordre intérieur, comme Hitler l’avait revendiqué pour empêcher toute ingérence étrangère, mais une question «universelle».
influente Eleanor

Présidé par l’influente Eleanor Roosevelt, veuve du président américain Franklin Roosevelt mort en 1945, un comité de rédaction comprenant des personnalités de divers pays, a été mis sur pied en 1947, après des mois de préparation.

Le Canadien John Peters Humphrey et le Français René Cassin en furent les principaux animateurs. Les États membres de l’ONU ont ensuite apporté amendements et propositions à la charte proposée.

La Déclaration a été adoptée par consensus, par 48 des 58 membres, 2 étant absents (le Yémen et le Honduras) et 8 s’étant abstenus (la Biélorussie, l’Ukraine, l’URSS, la Tchécoslovaquie, la Pologne, la Yougoslavie ainsi que l’Arabie Saoudite, qui conteste l’égalité homme femme, et l’Afrique du Sud de l’apartheid).

À une époque où le monde était divisé entre le bloc de l’Est et celui de l’Occident, trouver un terrain d’entente fut une tâche colossale, les communistes dénonçant un excès de droits individuels et politiques au détriment des droits sociaux.

Les démocraties occidentales, de leur côté, résistaient à l’idée de traduire la déclaration en instrument juridique contraignant, redoutant qu’il ne fût utilisé contre elles par les pays colonisés.

Un fondement du droit

Malgré les arrière-pensées qui ont présidé à sa création, la DUDH a inspiré tous les traités internationaux de l’après-guerre et est généralement reconnue comme le fondement du droit international relatif aux droits de l’homme.

Les conventions internationales de 1979 contre la discrimination envers les femmes, de 1984 contre la torture, de 1990 sur les droits de l’enfant, la création de la Cour pénale internationale (CPI) en 1998 découlent directement de la DUDH. Elle a également inspiré «le droit d’ingérence» et d’assistance humanitaire.

Mais, si elle a permis certaines avancées vers «l’idéal commun à atteindre», elle n’a empêché nulle part des violations des droits reconnus fondamentaux.

Et elle n’échappe pas à la critique : l’universalisme dont elle se prévaut a été qualifié par certains pays de diktat occidental. Des résistances idéologiques, culturelles, religieuses se sont souvent manifestées, comme en Chine ou dans les pays musulmans, où s’applique la charia.

«Elle est à parfaire, estime Malik Salemkour, président de la Ligue française des droits de l’homme (LDH). L’état du monde incite à rendre son contenu plus concret et accessible, partout, pour toutes et tous. L’égalité entre femmes et hommes ou l’abolition universelle de la peine de mort restent à obtenir».

Selon lui, «il y a urgence à compléter la liberté de circulation, et celle de quitter son pays, d’un cadre sur les conditions d’entrée dans un pays tiers, obligeant à réfléchir aux causes des migrations. La protection des individus face aux nouvelles technologies de l’information ou médicales doit aussi y trouver sa place. Enfin, le dérèglement climatique, menaçant l’avenir même de l’humanité, nous impose à penser de nouveaux droits universels».

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LES 70 ANS DE LA DÉCLARATION UNIVERSELLE DES DROITS DE L'HOMME, DANS UN CONTEXTE ASSOMBRI 

GENÈVE — La Déclaration universelle des droits de l’homme, texte fondateur du droit international, fête son 70e anniversaire, assombri par la montée des nationalismes et les assauts lancés contre les institutions multilatérales.

Alors que les Nations unies commémorent lundi l’adoption de ce texte novateur, ses objectifs se heurtent à une résistance sans précédent.

La Haut-Commissaire de l’ONU aux droits de l’homme, Michelle Bachelet, a averti cette semaine que le système mondial «qui avait donné corps à la vision de la Déclaration universelle est érodé petit à petit par les gouvernements et les responsables politiques qui se consacrent de plus en plus à des objectifs nationalistes étroits».

Certains experts pensent toutefois que, même si le mouvement international pour les droits de l’homme né après la Deuxième guerre mondiale est menacé, cette commémoration pourrait fournir l’occasion à la Déclaration universelle des droits de l’homme (DUDH) de réaffirmer son utilité.

Inspirée par la déclaration française des droits de l’homme et du citoyen de 1789 et la déclaration d’indépendance américaine de 1776, la DUDH a pour première origine le traumatisme engendré par la Seconde Guerre mondiale et le génocide des juifs par les nazis.

«Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits», proclame le premier article de la déclaration, qui en 30 points énumère des droits humains, civils, économiques, sociaux et culturels, «inaliénables» et «indivisibles».

Droit de la personne

Élaborée dans un climat de début de Guerre froide, la DUDH fut adoptée le 10 décembre 1948 à Paris par les 58 États alors membres de l’Assemblée générale de l’ONU à l’exception de l’URSS, des pays d’Europe orientale, de l’Arabie Saoudite et de l’Afrique du Sud qui s’abstinrent. 

L’URSS et ses satellites insistaient notamment sur les «droits réels», économiques et sociaux, contre les «droits bourgeois» civils et culturels défendus par les démocraties occidentales.

Ces dernières, de leur côté, résistaient à l’idée de traduire la déclaration en instrument juridique contraignant, craignant qu’il ne fût utilisé contre elles par les pays colonisés. De fait, ce n’est qu’en 1966 que furent adoptés par l’ONU deux pactes contraignants qui constituent, avec la DUDH, la charte des droits de l’homme de l’ONU.

Le texte de 1948 reste, selon le mot du juriste français René Cassin, qui participa à son élaboration, «le premier manifeste que l’humanité organisée ait jamais adopté».

Sans valeur contraignante, la DUDH a inspiré tous les traités internationaux de l’après-guerre, et est généralement reconnue comme le fondement du droit international relatif aux droits de l’homme. Les conventions internationales de 1979 contre la discrimination envers les femmes, de 1984 contre la torture, de 1990 sur les droits de l’enfant, la création de la Cour pénale internationale (CPI) en 1998 découlent directement de la DUDH.

Le texte visait à corriger la notion séculaire voulant que les droits soient octroyés aux citoyens par les États. Il répondait à l’argument des accusés nazis à Nuremberg selon lequel les responsables d’un État souverain agissant pour ce qu’ils considèrent comme l’intérêt national ne peuvent être tenus responsable de «crimes contre l’humanité» nouvellement conçus.

La DUDH cherche à établir les droits de chaque personne, qu’elle vive dans une république démocratique, une monarchie ou une dictature militaire. 

«Elle a été écrite pour un moment précis comme actuellement, lorsque l’attirance pour le nationalisme et le populisme se développe même dans des pays démocratiques, à nouveau», explique à l’AFP la spécialiste britannique Francesca Klug.

Même si le texte voulait établir des valeurs transcendant les frontières, ce sont toujours «les États qui ont compté» pour sa mise en oeuvre, souligne Conor Gearty, professeur à la London School of Economics.

Selon lui, les États-Unis ont joué un rôle moteur durant la deuxième partie du XXe siècle, mais le président Donald Trump, qui s’est attaqué au multilatéralisme et a claqué la porte du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, a mis fin à cette période.

«Les États-Unis ont abandonné tout rôle de défenseur des droits humains internationaux, même sur une base hypocrite», dit-il, estimant que l’arrivée au pouvoir de Trump a marqué le point culminant d’un mouvement de retra it entamé avec la «guerre contre le terrorisme» depuis le 11 septembre 2001.

«Les Américains ont quitté l’immeuble», observe-t-il. «Les droits de l’homme ont besoin d’un puissant patron international sous peine de se flétrir», ajoute-t-il en estimant que l’Europe est «le seul candidat crédible» pour succéder à Washington.

Pour sa part, Michelle Bachelet, ancienne présidente du Chili devenue en septembre la responsable des droits de l’homme à l’ONU, minimise l’idée que la DUDH avait besoin du soutien d’un super-pouvoir. Pour elle, le texte va perdurer, car «ses préceptes sont tellement fondamentaux qu’ils peuvent s’appliquer à tout nouveau dilemme» y compris le changement climatique et l’intelligence artificielle.

La DUDH «a résisté aux épreuves durant les années qui ont passé», souligne Mme Bachelet. «Elle est, je le crois fermement, aussi pertinente aujourd’hui qu’elle l’était lors de son adoption il y a 70 ans». (Ben Simon, AFP)