Gun Bless America

Oubliez l’avortement. Le mariage homosexuel. La légalisation de la marijuana. Désormais, c’est la question des armes qui divise le plus l’Amérique. L’émotion causée par la récente tuerie de Las Vegas n’y changera rien. Voyage au cœur d’un cauchemar très américain.

Depuis 1968, les armes à feu ont tué 1,6 million de personnes, aux États-Unis. C’est plus que le nombre d’Américains qui ont péri dans toutes les guerres menées par les États-Unis depuis leur indépendance. Et le carnage continue. Chaque jour, aux États-Unis, 93 personnes sont tuées par les armes à feu. Selon un sondage Pew Research Center, 44 % des adultes américains connaissent une personne qui a été blessée par balle, intentionnellement ou par accident.

Avant, l’électorat américain se divisait sur l’avortement ou le mariage gai(1). Aujourd’hui, il se déchire davantage à propos des armes. En 2017, pas moins de 76 % des électeurs républicains estiment que le droit constitutionnel de posséder une arme doit prévaloir sur toute forme de contrôle. À peine 22 % des électeurs démocrates pensent la même chose.

«Le fait de posséder une arme permet de prédire l’affiliation politique avec plus de précision que le sexe, l’orientation sexuelle, le lieu de résidence ou n’importe quelle autre caractéristique», écrivait déjà le site de statistiques fivethirtyeight.com, en 2012. Bref, dis-moi ce que tu penses des armes et je te dirai pour qui tu votes…

Loin de s’atténuer, le fossé politique ne cesse de s’élargir. Après chaque tuerie, une partie de la société réclame davantage de contrôle sur les armes à feu. Mais pour d’autres citoyens, c’est tout le contraire. Ceux-là y voient une autre preuve qu’il faut s’armer davantage, pour se défendre. Un slogan du puissant lobby des armes, mené par la National Riffle Association (NRA) résume parfaitement cet état d’esprit. «La seule chose qui peut stopper un gars méchant qui est armé, c’est un bon gars avec une arme».

Chacun cherche son arme

Avec le temps, on oublie que la question des armes n’a pas toujours été aussi politisée. Ou que le second amendement de la constitution, qui protège le droit de posséder une arme, n’a pas toujours constitué une vache sacrée. En 1986, c’est sous la présidence du républicain Ronald Reagan que les armes automatiques ont été partiellement interdites.(2) En 1993, la loi fédérale qui bannissait (pour 10 ans) les armes d’assaut semi-automatiques bénéficiait d’appuis dans les deux partis. 

Mais tout cela appartient à une autre époque. Aujourd’hui, on trouve plus de clubs de tir et de magasins d’armes que de McDonald’s. Les trois quarts des propriétaires d’armes estiment qu’il s’agit d’un droit essentiel à leur liberté. Et le nombre d’armes en circulation a bondi de 38 %, depuis 1994, pour dépasser le chiffre de 300  millions. Environ une pour chaque citoyen.

Parfois, une tuerie particulièrement horrible provoque un choc. Une sorte de vertige. Ce fut le cas à Newton, dans le Connecticut, le 21 novembre 2012. Ce jour-là, un jeune déséquilibré abat 27 personnes, dont 20 enfants, dans une école primaire. Un carnage indescriptible. Les victimes dévisagées sont difficiles à identifier. Plusieurs ambulanciers sont plongés dans un état de choc.

Sur le coup, les élus promettent de l’action. Pour une fois, ils vont tenir parole. Au cours des années qui suivent, deux douzaines d’États vont modifier leurs lois sur les armes à feu. Sauf que dans la plupart des cas, ce sera pour faciliter l’achat et le transport d’armes!

Le Wisconsin élimine l’attente de 48 heures pour l’acquisition d’une arme de poing. La Virginie met fin à l’interdiction d’acheter plus d’une arme par mois. L’Ohio permet le port d’arme dans… les aéroports. Le Texas le légalise dans les universités. Le Tennessee l’autorise même dans les bars, ce qui permet à un humoriste d’ironiser : «Ne conduisez pas lorsque vous avez quelques verres dans le nez. Contentez-vous de jouer avec votre revolver, au milieu de vos amis…»

Complètement écœuré, l’animateur Jimmy Kimmel a lancé un appel en ondes. «Lorsqu’un étranger barbu nous attaque, nous mettons les téléphones sous écoute, nous fermons nos frontières aux citoyens de certains pays, nous construisons des murs et nous faisons tout ce qui est possible pour que ça ne se reproduise pas. Mais quand un Américain s’achète des armes et qu’il tue d’autres Américains, alors on réussit à se convaincre qu’on ne peut rien faire.»

La terreur ultime

À tort ou à raison, les analystes font souvent remonter la première fusillade «moderne» à l’été 1966. Le moment où une tuerie «d’un genre nouveau» va attirer l’attention.

Cet été-là, les radios font jouer en boucle Paperback Writer des Beatles, Wild Thing des Troggs ou Strangers in the Night de Frank Sinatra. L’opposition à la guerre du Vietnam prend de l’ampleur. Les quartiers noirs des villes sont en ébullition. Et les médias n’en finissent plus d’analyser le dernier phénomène jeune : le mouvement hippie.

Pourtant, le 1er août, personne n’imagine qu’une nouvelle ère commence lorsqu’un ancien tireur d’élite des Marines ouvre le feu sur les passants, du haut d’une tour située sur le campus de l’université du Texas, à Austin. Pendant 96 minutes, il tire sur des inconnus en contrebas. Les chaines de télévision ont le temps d’interrompre leurs émissions pour diffuser le carnage, en direct, avant qu’il soit abattu.

Le bilan est lourd. 17 morts. 31 blessés. À proximité du tueur, on découvre un véritable arsenal. Il s’est même procuré deux armes dans une quincaillerie, juste avant la fusillade. Chacun cherche à comprendre. On suggère même qu’une tumeur au cerveau serait à l’origine de ses pulsions violentes. 

Le drame d’Austin s’ajoute à la commotion causée par l’assassinat de huit infirmières par un psychopathe, le 14 juillet, à Chicago. Time Magazine résume bien le sentiment d’insécurité grandissant. «Ce qui est le plus troublant […], c’est que les victimes ont été tuées sans raison apparente, au hasard. Dans presque tous les cas, le tueur ne les connaissait pas. […] Les gestes représentent la terreur ultime.»

Et dire que ça ne faisait que commencer...(3)

Pour le bien-être des petits

Un demi-siècle plus tard, les fusillades meurtrières se sont multipliées. Ce qui n’empêche pas la tragédie de tourner parfois à la farce. 

Au début du mois, un tireur a fait 59 morts et plus de 520 blessés en mitraillant une foule, à Las Vegas. Au même moment, le Congrès américain s’apprêtait à étudier une loi pour faciliter l’achat de… silencieux. Baptisée le Hearing Protection Act [Loi de protection de l’ouïe], elle vise à remplacer une série de règlements adoptés durant les années 30, à l’époque des gangs criminels à la manière d’Al Capone.

À l’époque, on jugeait que le silencieux servait surtout à protéger les criminels. Aujourd’hui, on soutient qu’il constitue un objet essentiel au confort du tireur. Ne cherchez pas l’erreur. Le projet de loi a déjà reçu l’appui enthousiaste du fils du président, Donald junior. Mister Trump junior s’est félicité que la réduction du bruit rende le tir moins intimidant, pour… les enfants. Et puis d’ailleurs, la NRA n’aime pas le mot «silencieux», qu’elle juge imprécis et négatif. Elle lui préfère le mot «suppresseur», moins chargé d’émotion. Nuance.

Du calme. Malgré le cynisme ambiant, il apparaît prématuré de dire que la tuerie de Las Vegas n’aura pas de répercussions. Après tout, il est possible que le Congrès interdise les bump stocks, un dispositif dont le tireur se serait servi pour augmenter de manière spectaculaire la cadence de tir de ses armes semi--automatiques. Pour une fois, même la toute puissante NRA semble à court de mots. Pas facile de défendre le droit inaliénable de pouvoir tirer 700 balles à la minute?

La parabole du ravin inondé

À Washington, on dit qu’il ne faut surtout pas juger la population des États-Unis d’après le comportement de ses élus du Congrès. Sage conseil. L’an dernier, une majorité de sénateurs s’est même opposée à ce qu’on interdise la vente d’armes aux individus figurant sur la liste des suspects d’activités terroristes du FBI!

Pour illustrer l’absurdité de la situation, le magazine The Atlantic a publié un petit conte. «Il était une fois un village construit au fond d’un ravin, dans une zone inondable. À intervalles réguliers, des inondations soudaines balayent les maisons et tuent les gens. De plus, des villageois se noient souvent dans les marais environnants, après avoir glissé.

Parfois, après un événement particulièrement meurtrier, les villageois se réunissent. Comment se protéger? Peut-être qu’il faudrait élever les maisons sur des [pilotis]? Mais à chaque fois, une faction puissante de villageois s’élève pour expliquer que ce genre d’idées ne marche jamais. “Aucune loi ne peut assurer la sécurité du village! clament-ils. La solution, c’est que les gens du village deviennent de meilleurs nageurs.”

Alors le débat se poursuit. Sans donner de résultats. Année après année. Décennie après décennie. Les villages environnants, construits sur des collines, s’étonnent que leurs voisins du fond du ravin s’obstinent à vivre aussi dangereusement. Mais les habitants leur répondent qu’ils doivent suivre la volonté des fondateurs du village. Tout ce qui compte, c’est d’obéir à leurs décisions, même si elles de plusieurs siècles.»(4)

*Gun Bless America est le titre d’un vidéoclip décapant sur l’industrie des armes, conçu par Virginie Fortin et Jean-Sébastien Houle, en 2015. goo.gl/LQEwYs

(1) Pour la première fois, le mariage entre conjoints d’un même sexe est approuvé par une majorité d’électeurs républicains.

(2) Aucune arme automatique fabriquée après mai 1986 ne peut être vendue. Les autres peuvent être vendues et achetées, à condition d’avoir été enregistrées. Selon la National Firearms Registration, 490 664 armes de ce type sont encore en circulation.

(3) Time Magazine, 12 août 1966.

(4) David Frum, The Rules of the Gun Debate, The Atlantic, 6 octobre 2017.

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Le contre-exemple

En matière d’armes à feu, le Japon suit le chemin inverse des États-Unis. Même que la possession d’une arme exige un parcours du combattant épique, décrit avec humour dans le magazine The Atlantic. «Au Japon, pour avoir le droit de posséder une arme, il faut d’abord suivre un cours d’une journée et [obtenir une note de 95 %] à un examen écrit. Vous devez aussi suivre une formation dans un champ de tir, couronné par un test d’aptitude. Ensuite, vous êtes attendu à l’hôpital, pour un test de salubrité mentale et de dépistage de drogues […], qui sera transmis à la police. Finalement, votre passé est scruté à la loupe pour vérifier que vous n’avez pas un dossier criminel et que vous n’avez jamais été associé à un groupe extrémiste. Vous serez alors le fier propriétaire d’une arme à feu. Mais n’oubliez pas de fournir à la police l’endroit exact où votre arme et vos munitions sont entreposées dans votre domicile. Elles doivent être stockées dans deux endroits séparés, verrouillés à clé. Souvenez-vous aussi que la police doit inspecter votre arme une fois par année et que vous devez repasser votre examen et votre formation au tir tous les trois ans.»

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En chiffres

- 32 % de la population américaine possède une arme (2015).

- 38 % des propriétaires d’armes américains disent garder une arme chargée en tout temps, à portée de la main.

- 48 % des quelque 650 millions d’armes civiles du monde se trouvent aux États-Unis.

- 46 % des habitants des régions rurales aux États-Unis possèdent une arme. En comparaison, le pourcentage descend à 28 % dans les banlieues et à 19 % dans les villes.

- 200 000 : nombre de lois et de règlements sur les armes administrés par le gouvernement fédéral, par les États et par les municipalités, à travers les États-Unis.

- 66 % des quelque 30 000 décès annuels causés par une arme à feu qui sont des suicides, aux États-Unis.

- 30,3 millions $ : somme versée par la National Rifle Association (NRA) à la campagne de Donald Trump, en 2016. Peu après son élection, le président de la NRA, Wayne Lapierre a déclaré : «voici notre occasion historique de passer à l’offensive.»

- 51 % des Américains estiment que le contrôle des armes doit avoir préséance sur le droit de posséder une arme. Ils étaient 65 % à partager cet avis, en 1999.

Sources : National Institute of Justice (NIJ), The Gardian, Pew Research Center, American Journal of Medecine.