«Ce sont des fraudes si flagrantes que tout le monde s’est mis à pleurer. Ce qu’ils ont fait aujourd’hui a ramené le Pakistan 30 ans en arrière [...] Nous rejetons ce résultat», a déclaré Shahbaz Sharif (à droite), principal rival d’Imran Khan aux élections.

Élections explosives au Pakistan

ISLAMABAD — Un grand parti en lice aux élections législatives de mercredi au Pakistan a «rejeté» des résultats — encore partiels — suggérant une victoire de l’ex-champion de cricket Imran Khan, dénonçant des «fraudes flagrantes».

«Ce sont des fraudes si flagrantes que tout le monde s’est mis à pleurer. Ce qu’ils ont fait aujourd’hui a ramené le Pakistan 30 ans en arrière [...] Nous rejetons ce résultat», a déclaré Shahbaz Sharif, principal rival d’Imran Khan aux élections.

«Les gens ne vont pas le supporter», a-t-il ajouté d’un air sombre lors d’une conférence de presse à Lahore, la capitale du Pendjab, bastion du parti PML-N.

Sur son compte Twitter, le PML-N a affirmé qu’il «rejetait intégralement les résultats de l’élection générale de 2018 du fait d’irrégularités manifestes et massives». «Les résultats ont été comptés en l’absence de nos agents électoraux», s’est plaint le parti.

Peu auparavant, la télévision nationale avait indiqué qu’à peine 18 % des bulletins avaient été dépouillés six heures après la fin du scrutin.

À mesure que progressait la soirée électorale, les chaînes de télévision pakistanaises rivalisaient de chiffres partiels, d’images de fonctionnaires manipulant d’énormes piles de bulletins et d’animations comiques mettant en scène les principaux prétendants au poste de premier ministre.

Le chef du PPP (Parti du peuple pakistanais, au pouvoir de 2008 à 2013) Bilawal Bhutto-Zardari a lui aussi dénoncé de lourds dysfonctionnements dans la machine électorale.

«Mes candidats se plaignent que nos agents électoraux ont été expulsés des bureaux de vote dans tout le pays. Inexcusable et scandaleux», a tweeté le fils de la première ministre Benazir Bhutto, assassinée en 2007.

Les résultats partiels suggèrent qu’Imran Khan, chef de file du Pakistan Tehreek-e-Insaf (PTI), a l’avantage dans ce scrutin marqué depuis des semaines par de lourdes accusations d’interférence de l’armée dans la campagne électorale en sa faveur.

Les militants du PTI se réjouissaient bruyamment mercredi soir, dansant dans les rues d’Islamabad et de Lahore en chantant «Le moment du PTI est arrivé» et faisant sauter des pétards et des feux d’artifice.

«Imran est honnête», a expliqué l’un d’eux, Ammar Haider, 20 ans, qui votait pour la première fois. «Nous ne voulons pas de politiciens corrompus. La corruption est le principal problème».

La campagne électorale, brève et acrimonieuse, a été dépeinte par certains observateurs comme l’une des plus «sales» de l’histoire du pays en raison de nombreuses manipulations présumées, censées favoriser  Imran Khan. Elle a aussi été marquée par une visibilité accrue des partis religieux extrémistes.

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Un attentat-suicide, revendiqué par le groupe État islamique, a fait au moins 31 morts et 70 blessés près d’un bureau de vote de Quetta, dans le sud-ouest du Pakistan, mercredi.

Attentat suicide

Les électeurs, hommes et femmes séparés, se sont pressés tout au long de la journée en de longues queues devant les bureaux de vote. Quelque 106 millions d’électeurs, sur une population de 207 millions de personnes, étaient appelés aux urnes dans plus de 85 000 bureaux de vote.

Sur les réseaux sociaux, de nombreux Pakistanais postaient avec fierté des photos de leurs pouces maculés d’encre au moment du passage au bureau de vote.

La participation est estimée «entre 50 et 55 %», soit proche de celle des élections précédentes en 2013, selon Bilal Gilani, directeur du centre de sondages Gallup Pakistan.

Quelque 800 000 militaires et policiers avaient été déployés pour assurer la sécurité.

Le scrutin a malgré tout été endeuillé par un attentat suicide revendiqué par le groupe État islamique (EI) qui a fait au moins 31 morts et 70 blessés près d’un bureau de vote de Quetta, dans la province du Baloutchistan, ainsi que par plusieurs autres épisodes de violences de moindre ampleur, qui ont également fait au moins cinq morts.

Une série d’attentats avait déjà coûté la vie à quelque 180 personnes dont trois candidats lors de réunions électorales à la mi-juillet. La situation sécuritaire du pays demeure néanmoins bien meilleure qu’il y a quelques années.

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Une Pakistanaise dépose son bulletin dans un bureau de vote de Quetta, dans le sud-ouest du Pakistan, mercredi.

Des femmes votent pour la première fois

MOHRI PUR — Voter ou ne pas voter? Au Pakistan, société patriarcale, certaines femmes ont pu glisser mercredi pour la première fois de leur vie un bulletin dans l’urne. D’autres en ont été empêchées par leurs maris.

À Mohri Pur, petit bourg à 60 kilomètres de Multan, dans le centre rural du pays, le droit de vote est refusé aux femmes depuis environ 1947, époque de la fin du joug colonial britannique et de la naissance du Pakistan. Une décision prise par des anciens du village et restée inchangée depuis.

Cette année, nombre d’entre elles espéraient pourtant inverser la vapeur à l’occasion des élections législatives de mercredi et jouer enfin leur rôle dans le jeu démocratique. Environ 3.200 d’entre elles étaient inscrites sur les listes électorales, contre 8.000 hommes. Pourtant, aucune ne s’est rendue aux urnes.

«Pas une seule femme n’a voté», regrette Asia Bibi, l’adjointe du superviseur des élections à Mohri Pur, qui s’avoue «surprise et en colère».

«Nos maris nous ont menacées de divorce si nous allions voter», explique Tanya Bibi, 25 ans, en passant devant le bureau de vote, une école de la ville, sans s’y arrêter.

La longue file d’attente qui s’étend devant le bâtiment est composée exclusivement d’hommes, leur carte d’identité à la main.

«Nous sommes ici pour voter. Mais nos femmes n’ont pas voté, car il s’agit de notre vieille tradition, que nous avons préservée», affirme l’un d’eux, Muhammad Shamsher, à l’AFP.

Même Qasir Abbas, un avocat qui avait fait campagne pour le vote des femmes, est venu sans son épouse. «J’avais peur que les villageois mettent ensuite au ban ma famille», s’attriste-t-il.

Selon Bismillah Iram, employée d’une ONG locale, des annonces ont été faites à la mosquée pour avertir les femmes de ne pas s’aventurer dans le bureau de vote.

Les anciens de Mohri Pur avaient à l’époque justifié leur décision d’interdire aux femmes de voter en affirmant qu’il en allait de l’«honneur» des hommes.

Ce concept, fréquent dans le code moral patriarcal en vigueur en Asie du Sud, permet souvent de justifier l’oppression, voire le meurtre, de femmes. Qu’elles cherchent à étudier, travailler hors du domicile familial, ou simplement à choisir leur époux.

Des femmes du bourg ont récemment expliqué à l’AFP qu’elles avaient déjà tenté, en vain, de voter lors de précédents scrutins. En 2015, seule l’une d’elles avait bravé l’interdiction. Elle s’était retrouvée ostracisée.

Mais une récente décision de la Commission électorale pakistanaise rendant obligatoire la participation d’au moins 10% de femmes dans chaque circonscription sous peine d’invalidation du résultat avait fait souffler un nouveau vent d’espoir.

Sur les près de 20 millions de nouveaux électeurs enregistrés pour ces législatives dans un pays de 207 millions d’habitants à forte croissance démographique, plus de 9 millions sont des femmes, selon la Commission.  AFP, Shazia Bhatti