Des adultes, des familles et même des mineurs non accompagnés sont expulsés de la République dominicaine. Les mineurs arrivant seuls au poste-frontière de Ouanaminthe sont temporairement placés à la maison d’accueil de Sainte-Thérèse (photo), le temps de retrouver leurs parents.

Désordre à la frontière entre Haïti et la République dominicaine

OUANAMINTHE — Contrôles aléatoires, personnes traversant la rivière sous le nez des douaniers : la confusion qui règne au poste-frontière de Ouanaminthe est symptomatique de la crise migratoire entre Haïti et son voisin dominicain plus prospère, d’où sont expulsées des dizaines de milliers de personnes.

«Tous les migrants nous arrivent ici en situation d’extrême vulnérabilité», témoigne la psychologue Martine Stéphanie Louis, à propos des personnes qui viennent d’être renvoyées de République dominicaine, un pays où certaines sont parfois nées ou ont vécu pendant des années.

Depuis 2015 et un durcissement de la politique migratoire dominicaine, ils sont expulsés par dizaines de milliers, mais tentent pour beaucoup de repasser la frontière dans l’autre sens en quête d’un meilleur avenir économique.

Ce jour-là, aucune des personnes touchées n’est présente pour témoigner, mais Martine Stéphanie Louis raconte le désarroi auquel elle fait face dans le centre de référencement frontalier tenu par l’organisation internationale des migrations (OIM) et les autorités haïtiennes.

«Le plus souvent, ils ont passé plusieurs jours sans vraiment manger ou boire, sans avoir pu prendre de douche. On les a souvent dépouillés du peu d’argent qu’ils avaient, certains ont été frappés», affirme-t-elle.

Quelques bancs peints de couleurs vives ceinturés par trois conteneurs faisant office de bureaux : les ressources sont maigres et donc seules les femmes et enfants expulsés de République dominicaine sont pris en charge.

«Les hommes sont quatre fois plus nombreux à être expulsés, mais on n’a pas les moyens de les aider : on peut juste leur donner un peu d’eau», regrette Mme Louis.

Profilage racial 

En 2017, la direction centrale de migration dominicaine (DCM) a comptabilisé 57 687 Haïtiens expulsés. Pour les cinq premiers mois de l’année 2018, la DCM fait état de déjà plus de 50 000 retours à la frontière, dont plus de 11 200 pour le seul mois de mai.

Cette accélération des expulsions préoccupe les organisations internationales d’autant qu’un profilage racial semble diriger les opérations des services migratoires dominicains.

«La large majorité des personnes expulsées n’ont pas de documents donc il n’y a pas de vérification d’identité. La détermination de la citoyenneté se fait d’une façon qu’on pourrait qualifier d’arbitraire ce qui pose de sérieux problèmes», rapporte diplomatiquement Fabien Sambussy, chef de mission de l’OIM en Haïti. «Et le gros problème des expulsions est qu’elles se font en séparant des familles», dénonce-t-il.

Séparation des familles 

Des adultes, des familles et même des mineurs non accompagnés sont expulsés. Les mineurs arrivant seuls au poste-frontière de Ouanaminthe sont temporairement placés à la maison d’accueil de Sainte-Thérèse, le temps de retrouver leurs parents. Mais les réunifications familiales s’avèrent difficiles sinon impossibles quand les parents résident eux encore en République dominicaine, le plus souvent en situation irrégulière.

En visite en Haïti mardi et mercredi, le secrétaire général adjoint des Nations Unies pour les affaires humanitaires a appelé les deux pays se partageant l’île d’Hispaniola au dialogue et à la lutte contre les trafiquants qui exploitent la vulnérabilité des migrants.

«Les systèmes judiciaires des deux pays ont pour responsabilité de faire face à ces activités criminelles et à ce trafic illégal aux horribles finalités, surtout lorsque des enfants sont impliqués», a déclaré mardi à l’AFP Mark Lowcock.

«La volonté politique compte beaucoup, mais le progrès économique est également important», a précisé le diplomate onusien, rappelant que la pauvreté en Haïti était la cause première de cette crise migratoire.

«Plus rien à perdre» 

«C’est pour eux une question de survie : avoir un statut de migrant irrégulier côté dominicain vaut mieux pour eux que de rester en Haïti et de ne pas avoir de travail, de ne pas savoir comment leurs enfants vont pouvoir aller à l’école, de ne pas savoir de quoi sera fait demain», souligne Fabien Sambussy. «Les familles expulsées n’ont plus rien à perdre donc, de facto, les gens repartent».

Réduire la pauvreté afin de résorber les flux migratoires nécessite un réel contrôle des échanges entre les deux pays. Aujourd’hui, faute d’une gestion efficace, la banque centrale haïtienne estime que les réseaux de contrebande font chaque année perdre au pays 400 millions de dollars américains de frais douaniers.

«Ces ressources pourraient être en partie réinvesties dans le développement des zones frontalières pour justement aider ces migrants à trouver en Haïti ce qu’ils vont chercher en République dominicaine», assure Fabien Sambussy tout en plaidant pour «un système judiciaire efficace pour traduire en justice les passeurs et les gens qui gagnent de l’argent sur le dos des migrants».