Robert Mugabe en décembre 1979

Comment le «camarade Bob» a détruit le Zimbabwe

En 1980, quand Robert Mugabe, alias le «camarade Bob», prend le pouvoir, le Zimbabwe est vu comme l’un des pays les plus prometteurs d’Afrique. Cette semaine, il a démissionné en laissant derrière lui un pays dévasté. Après 37 ans, le règne de Robert Mugabe pourrait servir à rédiger un guide intitulé: «Comment détruire son pays en cinq étapes».

Étape 1: Anéantissez l’opposition

C’est vrai. Depuis des années, le vieux dictateur Mugabe n’était que l’ombre de lui-même. Il s’endormait partout, y compris aux Nations Unies! En 2015, il avait lu deux fois le même discours devant le Parlement. Plus inquiétant, Monsieur se croyait poursuivi par «des traîtres, des sorcières et des prostituées». Un jour, il avait accusé l’ancien premier ministre britannique, Tony Blair, de faire partie d’un «gang d’homosexuels» chargé de persécuter le pays.

Rendu vieux, Mugabe s’endort partout, même aux Nations Unies.

Rien à voir avec le Robert Mugabe héroïque qui signe l’acte de naissance du Zimbabwe, le 18 avril 1980. Ce jour-là, même le chanteur Bob Marley participe à la fête. Après des années de guerre, la dernière colonie britannique de l’Afrique est libérée. Et le nouveau pays frappe aux portes du Paradis. On le surnomme «le grenier à blé». Son climat est enchanteur. Sa beauté coupe le souffle. «Vous tenez entre vos mains le bijou de l’Afrique. Prenez-en grand soin», dit le président de la Tanzanie, Julius Nyerere, avec les larmes aux yeux (1).

Le Robert Mugabe de 1980 passe pour un homme raffiné. Un héros qui prêche la réconciliation entre la majorité noire et la minorité blanche. Jadis, le guérillero répétait que «le seul bon Blanc est un Blanc mort». Aujourd’hui, il pardonne même à son ennemi Ian Smith, le chef de l’ancien régime blanc raciste. «Nous ne nous battions pas contre lui, mais contre le système qu’il représentait», philosophe-t-il.

En coulisses, Robert Mugabe a des pensées moins généreuses. Dès 1982, il accuse son rival, le ministre Joshua Nkomo, de planifier un coup d’État. Il envoie des troupes de choc pour «nettoyer» le Matabeleland, la province natale de l’accusé. En trois ans, 20 000 personnes auraient été massacrées. Plus tard, Mugabe lui-même en parle comme «d’un moment de folie» (2). Peu importe. Le monde regarde ailleurs. Il préfère croire les contes de fées. Même le pape Jean-Paul II vient chanter ses louanges.

Étape 2: Détruisez l’agriculture, au nom de la justice

Au moment de l’indépendance, Robert Mugabe a promis de distribuer les terres aux paysans noirs. Une question de justice. Les Blancs forment 4 % de la population, mais ils contrôlent 90 % de l’économie et ils possèdent la moitié des bonnes terres agricoles. En moyenne, leur revenu est 33 fois plus élevé que celui des Noirs.

En 1980, le Zimbabwe est né d’un fragile compromis. Aucune expropriation majeure n’aura lieu avant 10 ans. De plus, les colons blancs expropriés recevront une compensation «raisonnable». Comme deux bonnes fées penchées sur le berceau du nouveau-né, la Grande-Bretagne et les États-Unis se sont engagés à payer les indemnités.

Hélas. Dix ans après l’indépendance, la Grande-Bretagne et les États-Unis n’ont pas tenu leurs promesses. Sur les deux milliards de dollars promis pour dédommager les colons blancs, à peine 70 millions $ ont été versés. Le peuple s’impatiente. Au tournant de l’an 2000, des bandes armées confisquent les terres des Blancs. Pour calmer la grogne, Robert Mugabe encourage le mouvement. Bientôt, le chaos et la violence vont submerger les campagnes.

Le pire, c’est que les terres ne sont pas toujours distribuées à des paysans. Souvent, elles servent à récompenser des amis du pouvoir, qui ne connaissent rien à l’agriculture. Beaucoup de matériel est volé ou vandalisé. Bon nombre d’agriculteurs n’ont même pas assez d’argent pour réparer leurs pompes, indispensables pour sauver la récolte en cas de sécheresse (3).

L’ancien «grenier à céréales» s’effondre. En l’espace de quelques années, la production de maïs chute des deux tiers. Celle de blé diminue de 90 %. En 2015, selon le Programme alimentaire mondial, le tiers des terres agricoles se retrouvent à l’abandon. Plus d’un million et demi de personnes vivent de l’aide alimentaire étrangère.

En mai 2010, une étude effectuée auprès de 4000 foyers de paysans établit que la famille typique compte six personnes. Elle dispose d’un revenu mensuel de… huit dollars.

Étape 3: Jouez à l’apprenti sorcier

Dès la fin des années 90, la dette du Zimbabwe atteint des niveaux critiques. Les pays créditeurs et le Fonds monétaire international menacent. Heureusement, le gouverneur de la banque centrale, Gideon Gono, a trouvé une solution géniale : il va imprimer de l’argent! «Les règles traditionnelles de l’économie ne s’appliquent pas complètement à notre pays, assure-t-il. Je fais imprimer beaucoup de billets de banque… parce que nous avons besoin d’argent.»

L’inflation va finir par échapper à tout contrôle. Au milieu de l’année 2008, elle dépasse 231 millions de pour cent. Un billet de 100 000 milliards de dollars zimbabwéens doit être mis en circulation. Il vaut environ 35 cents US (4). Au plus fort de la crise, le gouvernement n’a même plus assez de devises étrangères pour acheter l’encre et le papier servant à imprimer de nouveaux billets de banque!

À sa sortie, le billet de 100 000 milliards de dollars zimbabwéens vaut environ 35 cents US.

«La bonne nouvelle, c’est que nous sommes tous devenus millionnaires, plaisantent les Zimbabwéens. La mauvaise, c’est qu’une tranche de pain coûte désormais un milliard de dollars…»

En 2009, le Zimbabwe doit renoncer à sa monnaie. Il utilisera le Rand sud-africain et le dollar américain. Mais son économie chaotique reste une source inépuisable de bizarrerie. En 2003, le magazine The Atlantic révèle l’existence d’une entreprise de… location de cadavres, pour contourner la pénurie d’essence. En effet, la loi prévoit que les convois funéraires disposent d’un accès privilégié aux pompes à essence. Alors des entrepreneurs funéraires ont mis sur pied un lucratif commerce qui loue des cadavres à des automobilistes, pour leur permettre de faire le plein.

Étape 4: Santé: adoptez la politique de l’autruche

Durant les années 90, le chaos économique ébranle le système de santé. L’épidémie du sida lui donne le coup de grâce. Et le gouvernement ne fait qu’empirer les choses en niant la catastrophe, durant de longues années. On raconte que durant 20 ans, le président Mugabe n’a pas prononcé le mot «sida» plus de quatre fois, comme si cela portait malheur. 

Un peu avant l’an 2000, quand le pays admet enfin la gravité de la situation, le désastre apparait total. Une génération entière a été fauchée. Un adulte sur quatre est séropositif. 3800 personnes en meurent chaque semaine! En 10 ans, l’espérance de vie est passée de 64 à 39 ans.

Pour renverser la vapeur, il faudra du temps. Car le pays manque de tout, à commencer par les médicaments et le personnel médical. Il faut dire qu’en août 1998, Robert Mugabe a eu l’idée d’expédier 11 000 soldats — le tiers de son armée — pour faire la guerre en République démocratique du Congo. Un véritable gouffre financier.

Pas grave. Au sein du gouvernement, plusieurs ministres gardent le moral. En 2002, l’un d’eux déclare qu’il serait préférable que la population du pays soit divisée par deux. Monsieur rêve de ne conserver que les «bons citoyens», ceux qui étaient favorables à la lutte de libération nationale.

Entre-temps, le système de santé a été ramené plusieurs décennies en arrière. Le nombre de médecins par 100 000 habitants est passé de 14 en 1990, à 0,8 en 2016 (5). Plusieurs habitants sont si pauvres qu’ils payent leurs soins avec des arachides.

La situation de certains hôpitaux rappelle désormais celle des pays les plus pauvres. «Les travailleurs et les infirmiers passent leurs gants de latex sous la vapeur pour les stériliser en vue d’une réutilisation. […] Ils enlèvent la ouate dans les boîtes de pilules pour s’en servir comme tampon, avant une injection. Et ils recueillent précieusement les notices de papier fin des prescriptions, pour les découper en petits morceaux qui deviendront du papier de toilette.»

En 2011, le Zimbabwe fait partie des trois pays membres de Nations-Unies — sur un total de 183! — qui ont régressé à la fois en matière de santé, d’éducation et de revenu disponible, au cours des 40 dernières années.

Étape 5: Accrochez-vous au pouvoir

Avec le temps, tous les dictateurs finissent par se croire indispensables. Robert Mugabe n’y fait pas exception. «Seul Dieu peut me démettre», dira-t-il. Gare à ceux qui tardent à comprendre. Robert Mugabe détient sept diplômes universitaires. Mais il se vante d’en avoir obtenu un huitième : «Un diplôme en violence».

Pour faire régner l’ordre, la dictature s’en remet à des milices de jeunes gens plus ou moins désœuvrés. Une ressource inépuisable, dans un pays où le chômage dépasse 80 %! Quand ils ne parviennent pas à mettre la patte sur vous, les brutes s’attaquent à votre famille. L’assassinat de Dadirai Chipiro, l’épouse d’un opposant connu, fera réfléchir. Les assaillants lui coupent une main et les deux pieds à la machette. Puis ils l’achèvent en la brûlant vivante. 

N’empêche. Malgré les menaces et la censure, les électeurs ne sont pas dupes. En 2000, lors d’un référendum constitutionnel, le peuple refuse d’augmenter les pouvoirs du président. Puis, il lui préfère un opposant, lors du premier tour des élections présidentielles de 2008. La colère du président est terrible. Des centaines d’opposants sont assassinés, avant la négociation d’un compromis bancal. «Comment un stylo bille pourrait-il se battre avec un fusil?» aurait vociféré le vieux dictateur.

Les sanctions internationales n’y changent rien. La volonté de Mugabe d’être réélu à n’importe quel prix tourne à la farce. Aux élections de 2013, 116 195 électeurs âgés de plus de 100 ans apparaissent soudain sur les listes électorales. Dans quelques districts, le nombre de gens qui ont voté dépasse le nombre d’habitants (6).

Robert et Grace Mugabe en 2014

Avec la fin, on raconte que c’est l’ascension rapide de Grace Mugabe, la seconde épouse du dictateur, qui aurait convaincu l’armée de mener un coup d’État. Madame aurait eu l’ambition de succéder à son époux vieillissant, quitte à accuser les uns et les autres de «sorcellerie» (7). «Robert Mugabe est le leader choisi par Dieu», ne cessait-elle de répéter.

— Choisi par Dieu? Peut-être, disaient les cyniques. Mais par les électeurs du Zimbabwe? Ça semble moins sûr.

1. Pleure Ô Zimbabwe bien-aimé, Le Monde diplomatique, 1er octobre 2015.

2. New Documents Claim to Prove Mugabe Ordered Gukurahundi Killings, The Guardian, 19 mai 2015.

3. Resettled Zimbabwe Farmers Left High and Dry, The Zimbabwean, 24 avril 2017.

4. Zimbabwe’s New Currency : Who Wants to be a Trillionnaire? The Economist, 14 mai 2016.

5. Robert Mugabe, nommé ambassadeur de l’OMS pendant cinq jours, Le Monde, 25 octobre 2017.

6. Irregularities as Zimbabwe Goes to Polls, Der Spiegel, 30 juillet 2013.

7. Behind Mugabe’s Rapid Fall : A Firing, a Feud and a First Lady, The New York Times, 19 novembre 2017.