Un homme pèse du sucre français dans une épicerie de La Havane, capitale de Cuba, le 9 octobre.

Autrefois roi du sucre, Cuba en fait désormais venir de France

LA HAVANE — Une douceur française dans le café cubain: l’île caribéenne, longtemps numéro un mondial du sucre, doit en importer de grandes quantités de France pour la première fois de son histoire, après une récolte désastreuse.

La France a exporté 40.000 tonnes de sucre vers Cuba entre l’été 2017 et août 2018 d’après les données des douanes, a indiqué à l’AFP FranceAgriMer, l’agence publique française qui s’occupe des questions agricoles et de la mer.

L’information a été révélée par le blogue cubain 14ymedio, selon qui Cuba a déjà dû importer du sucre depuis le Brésil par le passé.

À La Havane, la nouvelle a vite fait le tour des foyers, qui ont soudainement obtenu avec leur «libreta» - le traditionnel carnet d’approvisionnement - un sucre plus fin et brillant que d’habitude. La France l’extrait de la betterave. À Cuba, il vient de la canne à sucre.

«Le sucre qui a été livré est très bon, il sucre autant que le cubain, la seule différence est dans la couleur, il est plus blanc et l’autre plus foncé», note Felicia Navarro, une femme au foyer de 40 ans.

5.000 tonnes de sucre blanc en juin, 25.000 en juillet, 10.000 en août: «Historiquement, c’est la première fois que Cuba importe du sucre français en quantité non négligeable», à comparer avec seulement trois tonnes entre 2001 et 2017, souligne FranceAgriMer.

Un sac de sucre produit en France dans un entrepôt de La Havane, à Cuba, le 9 octobre

Ouragan et pluies

La potion est amère pour Cuba où l’industrie sucrière constituait le pilier de l’économie de l’île.

Jusqu’en 1989, Cuba était l’un des principaux exportateurs de sucre de la planète, avec comme premier client les États unis jusqu’en 1960, puis l’URSS qui l’achetait à un tarif préférentiel.

Apportée de Saint-Domingue par le conquistador Diego Velazquez, la canne à sucre a longtemps fait le bonheur de l’île. Même Fidel Castro est allé, machette en main, participer à la récolte.

Mais la chute du grand frère soviétique a précipité le déclin de la filière, qui s’est accéléré avec le plongeon des tarifs, ainsi que le manque d’investissement et de semences, engrais et pesticides.

Des huit millions de tonnes annuelles produites jusqu’au début des années 1990, le secteur n’a plus dépassé les deux millions à partir des années 2000.

Le poids du sucre dans les exportations de l’île a fondu de 73% dans les années 80 à 13% en 2015, ne représentant plus qu’une petite part des produits exportés, aux côtés du tabac et du nickel notamment.

La récolte 2017-2018 a en outre été dévastée par le passage de l’ouragan Irma puis une longue période de pluies.

«D’après nos informations, la production de Cuba est en très net retrait par rapport à ce qui était attendu (1,1 million de tonnes de sucre, contre 1,6 espérée) et ce n’est donc pas étonnant que Cuba importe du sucre, d’autant plus que ce pays doit encore honorer des contrats d’exportation avec la Chine (400.000 tonnes)», explique FranceAgrimer.

«L’âge d’or est fini»

Le cabinet britannique FO Licht table sur un retour à la normale la saison prochaine, à 1,5 million de tonnes... bien loin du rythme de croisière des années 1980.

Pour le gouvernement cubain, le coupable est tout trouvé: c’est l’embargo américain, en vigueur depuis 1962, qui empêche d’importer le matériel agricole et industriel nécessaire.

«Le principal obstacle au développement de l’île est l’embargo imposé par les États-Unis», dénonçait récemment le président Miguel Diaz-Canel, affirmant que son peuple est «condamné à mourir de faim».

Il y a certes un «manque de ressources et de devises», admet l’économiste cubain Omar Everleny Pérez, mais «il y a également des facteurs structurels et organisationnels»: l’obsession de diversifier l’économie, pour la rendre moins dépendante au sucre, a fait dépérir le secteur jusqu’à en arriver cette année à «une récolte parmi les plus basses de l’histoire», en chute de 40% sur un an.

«L’âge d’or est fini, car la capacité de production est réduite», avec seulement une cinquantaine d’usines sucrières, contre 150 auparavant, observe-t-il, préconisant d’ouvrir le capital à des investisseurs étrangers pour «10 à 15 d’entre elles», plusieurs grands groupes sucriers ayant déjà manifesté leur intérêt.

Le projet de nouvelle Constitution, soumis à référendum en février, pourrait faciliter une telle évolution, car il reconnaît justement «l’importance des investissements étrangers pour le développement du pays».

Parallèlement, une mission, conduite par le groupe d’ingénierie français Fives, réalise actuellement une expertise du secteur sucrier cubain, pour évaluer les réformes et investissements nécessaires à son redressement.