Les conversations privées ne sont pas à l’abri.

Mise en demeure pour des messages privés

Avez-vous une conversation privée sur Facebook que vous préférez tenir secrète ? Une conversation dans laquelle vous tenez des propos offensants et vulgaires qui tournent au ridicule des gens, comme des élus et des employés de votre ville ?

C’est le cas de quatre femmes de Saint-Henri-de-Taillon qui ont vu leur discussion privée Messenger atterrir sur le bureau du directeur général de la municipalité. 

Après lecture de la conversation, qui s’échelonne sur plusieurs semaines, Saint-Henri-de-Taillon a envoyé une mise en demeure aux dames, en les accusant de harcèlement criminel et d’acharnement à l’endroit notamment d’une employée de la municipalité. Dans cette mise en demeure, on reproche aussi aux femmes d’avoir tenu des propos mensongers à l’égard du maire et du directeur général. Une des femmes a même été rencontrée par la Sûreté du Québec en lien avec cette conversation qui au départ devait rester privée. 

Pour éviter de futures poursuites et d’identifier l’employée « victime », Le Quotidien préfère ne pas répéter les propos et taire le nom des dames, même si elles ont accepté de parler à visage découvert. Mais précisons que les propos ne sont pas sexistes, racistes ou menaçants. Ce sont essentiellement des attaques salées et très vulgaires à l’endroit de ces gens dans une conversation qui traite aussi d’autres sujets de leur quotidien.

« On avait ce petit groupe Messenger entre amies et on se défoulait sur eux. Parce qu’on venait de se faire tasser en tant que bénévoles par la municipalité qui avait embauché une ressource. On l’avait sur le coeur. Mais à aucun moment on ne pensait que ça pouvait être rendu public. Sinon, on n’aurait jamais écrit ces choses. On a honte de ces propos. Ce n’est pas quelque chose qu’on aurait écrit dans un statut par exemple », laisse tomber une des dames, qui a eu la peur de sa vie en recevant cette mise en demeure par huissier.

Cette dernière a également été appelée à se rendre au poste de police dans cette affaire. « C’est le policier qui m’a annoncé que notre conversation avait été rendue publique à la ville. Il m’a dit que personne n’allait porter plainte, mais j’aurais pu faire face à des accusations de harcèlement criminel », ajoute-t-elle. 

Harcèlement criminel

Pour les accusations de harcèlement criminel, les policiers et le procureur de la municipalité font référence à des photographies de la victime prises à son insu. La dame, qui se trouvait chez elle, a photographié l’employée municipale en train de jardiner sur son terrain. Elle voulait montrer la « pollution visuelle » qu’elle plantait sur son terrain à ses trois amies du groupe. 

Selon l’avocat de Saint-Henri-de-Taillon, il est illégal de prendre les gens en photo à leur insu. Me Jean-Sébastien Bergeron rappelle d’ailleurs que le terrain d’une résidence n’est pas un endroit public.

Le Quotidien a demandé au criminaliste Me Jean-Marc Fradette d’évaluer la preuve et, à son avis, ces photos ont été prises de façon légitime.

« Les gens ont le droit de prendre des photos. C’est l’utilisation qu’on fait de la photo qui peut être problématique. Elle n’a pas été diffusée sur des sites douteux. On a toujours l’impression que les photos sont pires que les paroles. Est-ce qu’écrire ‘‘une dame jardine sur son terrain’’ c’est grave ? La photo, ce n’est que ça. Une photo n’est qu’une expression, une plate-forme », insiste Me Fradette. 

Ce dernier croit également que la municipalité a exagéré en envoyant une mise en demeure aux dames.

« Ce que les dames ont fait ne constitue en rien de la diffamation et encore moins du harcèlement. La lettre vise à faire taire des gens alors qu’ils parlent entre eux de façon légale. Cette lettre vise à faire peur. On sort un marteau pour tuer une mouche », image l’avocat en parlant de la mise en demeure.

« Parce que les gens ont le droit de traiter de nom une personne, de dire de mauvaises choses, dans une conversation. C’est ce qu’on appelle penser tout haut. C’est légal. Rendre publics ces propos dans le but de nuire à la réputation de l’autre, c’est là, le problème. Et les dames n’avaient pas l’intention de rendre ces propos publics. D’ailleurs, il y a des questions à se poser sur la façon dont la municipalité a obtenu copie de cette conversation privée », laisse tomber le criminaliste.

Les quatre femmes ont donné les quelque 200 pages de leur conversation privée au Quotidien.

Compte Facebook laissé ouvert

Jointe mardi, la direction générale de la municipalité précise que la conversation a été découverte, car une des dames a utilisé un ordinateur public de la municipalité et a oublié de fermer son compte Facebook. Un citoyen aurait ensuite pris en photo la conversation.

Une explication que les quatre femmes rejettent, car elles sont toutes propriétaires d’un ordinateur portable et n’utilisent pas les équipements informatiques de la municipalité.

L’histoire remonte à janvier dernier. Mais les dames ont accepté de parler de cette affaire, car dans la municipalité, les gens laissent courir des rumeurs à leur endroit. Elles voulaient que l’information sorte au grand jour. 

« On est déçues de la tournure des événements. On a eu peur de représailles. Est-ce qu’on avait vraiment besoin de mettre des avocats dans cette histoire ? D’utiliser des fonds publics pour ça ? Une histoire qui se serait probablement terminée en pleurs avec des accolades si on s’était réunis », croit l’une des dames, indiquant que la « victime » était leur amie au départ. 

Nécessaire pour protéger l’employée

Du côté de la municipalité, on explique que cette façon de procéder était nécessaire pour protéger l’employée. « On a reçu ce document sur notre bureau. Que ce soit public ou privé, je l’ai quand même reçu et la présidente du syndicat aussi l’a reçu. Je ne pouvais pas rien faire. Il y a probablement de l’enfantillage là-dedans, j’en conviens. Mais à l’époque où l’on vit, tout le monde a droit à une certaine protection. Même si c’est dans un petit village. On a des obligations envers nos employés », estime le directeur général, Mario Morissette, qui n’avait pas en main la valeur du contrat donné à la firme pour gérer ce dossier.

Depuis cette histoire, les quatre femmes ont changé leurs habitudes sur Internet. Elles n’écrivent plus rien de compromettant sur Messenger ou même par courriel. « Cette histoire nous a rendus paranoïaques. On n’a jamais su comment nos comptes ont été piratés. Ça fait peur », termine une des mères de famille.