La seule plante qui pousse dans la sécheresse est la luzerne (fleurs mauves), mais il y en a très peu dans les champs de Gilles Brassard. Le trèfle (fleurs roses) est à la moitié de sa hauteur habituelle.

Mauvaises récoltes de foin: 0$ à cause d’une station météo

Le beau temps des derniers mois n’a pas fait le bonheur de tous. Les nombreuses journées d’ensoleillement ont causé une sécheresse dans toute la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean, et les producteurs agricoles en ont beaucoup souffert. Il n’y a quasiment pas eu de pluie dans les mois de juin et juillet, et les récoltes de foin ont été particulièrement touchées. La Financière Agricole a annoncé, jeudi dernier, une aide de 27,2 millions de dollars, pour aider les agriculteurs dans le besoin. Le Quotidien est allé à la rencontre de deux producteurs agricoles de la région, afin de comprendre leur réalité.

Gilles Brassard, qui pratique l’agriculture depuis 25 ans pour sa ferme laitière, n’a jamais connu une saison aussi difficile que celle-ci. D’ici la fin septembre, le propriétaire de la ferme JeanMagi, du rang Saint-Pierre à Chicoutimi, risque de se retrouver à court de près de 300 balles de foin, afin de nourrir ses animaux. Toutefois, en raison d’un calcul basé sur la station météorologique avoisinante, la Financière agricole ne lui accordera aucun dédommagement pour ses pertes. 

« Avec mes 250 acres de terrain, dont environ une centaine d’acres qui sont réservés au foin, je peux normalement toujours subvenir à mes besoins, pour nourrir les animaux. Je suis amplement autosuffisant, même que des fois, je peux en garder de plus », a confié le producteur agricole. Cette année, ce ne sera pas le cas. L’homme, qui a 20 vaches et une vingtaine de génisses à nourrir, ne subviendra pas à ses besoins sans aide.

Debout dans son champ, près d’un mois après la première fauche, le foin ne lui arrivait pas à la cheville, sauf pour quelques brindilles. « Normalement, le foin m’arrêterait aux genoux. Là, il n’y en a pas. Après la première récolte, ça n’a pas repoussé », a confié l’homme, penaud. Le trèfle était à la moitié de sa hauteur habituelle. À la place, une foule de mauvaises herbes avaient rempli l’espace.

Cette année, sa première fauche de foin était réduite de 60 %, comparativement à ce qu’il avait habituellement. « À ma première coupe, j’ai habituellement 450 balles rondes de fourrage, et cette année j’en ai fait 175 », a-t-il admis.

Ses champs étant vides à cette date, le producteur agricole a décidé de ne pas faire trois coupes, seulement deux, et de retarder la deuxième. Il attendra la fin septembre, pour faucher, même s’il y a un risque que ses récoltes gèlent entre-temps. « C’est la troisième année consécutive que c’est vraiment difficile. C’est malheureux, il y a deux ans c’était la grêle, et l’été passé, on a connu une sécheresse à la deuxième coupe. Nous n’avions pas pu refaire notre inventaire. Mais, cette année, c’est la pire », a confié le producteur laitier.

Le foin ne poussent plus dans le champs de Gilles Brassard, alors que les mauvaises herbes remplissent l’espace.

Tous les moyens sont bons pour tenter d’améliorer ses récoltes. L’agriculteur d’expérience a loué de nouvelles terres, dans l’espoir d’avoir plus de fourrage. Pour lui, acheter du foin au prix exorbitant n’est pas une option. Les balles de foin, qui se vendent habituellement 45 $, se vendent maintenant 100 $. Le fourrage est souvent de moins bonne qualité, et n’est même pas emballé. « On ne peut plus choisir. Avant, au moins, on pouvait choisir la qualité du produit », a admis le producteur laitier.

L’homme envisage plutôt d’autres solutions. « Je pense plutôt à me départir de mes vaches de remplacement », a-t-il laissé tomber.

Problèmes avec le financement
Pour combler les pertes de récolte, la Financière Agricole a installé des stations météo qui calculent les facteurs météorologiques, pour déterminer le pourcentage de pertes que devraient subir les agriculteurs, en fonction du climat. Le gel, la pluie et les jours consécutifs d’ensoleillement font partie des facteurs calculés. Si ce pourcentage de pertes dépasse 12 %, le taux de perte historique observé par la Financière Agricole sur une période de 20 ans, l’organisation gouvernementale va dédommager financièrement le producteur. La station météo, qui est la plus près de Gilles Brassard, à Saguenay, aurait enregistré des pertes prévues de 7 %, donc l’agriculteur n’aura pas de compensations de la part de la Financière pour sa coupe.

« Il me manque de 200 à 300 balles rondes cette année, pourtant la station météo me dit que je n’ai pas de pertes », a réagi l’homme. Il ne comprend pas pourquoi le taux de pertes enregistré est si bas, tandis que les autres stations ont enregistré un taux de perte supérieur à 12 %, dans tout le reste de la région.

Joint par Le Quotidien, Yves Lefebvre, directeur régional de la Financière Agricole, a affirmé que Saguenay n’avait eu quasiment aucun dommage lié au gel, et c’est ce qui faisait la différence entre les résultats de l’arrondissement et de l’ensemble de la région. « La Financière Agricole estime que le taux de perte moyen, tous contrats confondus, de 28,8 %, est pour la région », a assuré M. Lefebvre.

Yves Brassard espère que le calcul de compensation soit revu. « Il y a beaucoup d’incidents qui entrent en ligne de compte, beaucoup de facteurs qui varient d’une terre à l’autre. On doit revoir cette méthode », a-t-il commenté.

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DES RÉCOLTES COUPÉES DE MOITIÉ

La saison estivale a été difficile pour la Ferme Taillon et fils, de Saint-Prime. Les récoltes de l’entreprise familiale ont diminué de 40 à 60 %, comparativement aux années précédentes, tous les produits de la terre confondus. 

Christian Taillon travaille à la ferme de son père depuis plus de 30 ans. Spécialisé en lait biologique, l’homme, avec l’aide d’une dizaine d’employés, cultive les céréales biologiques, telles que le blé, le sarrasin, les engrais verts, et plus encore. Cette année, ses récoltes n’ont pas été bonnes, mais il admet bien s’en sortir. 

Il a remarqué que son rendement de blé avait été amputé de 40 à 50 %, comparativement aux récoltes précédentes. Le blé a énormément besoin d’eau, et il a peu plu cette saison. « Cette plante-là, ça n’a pas l’air de ça, mais elle est très intelligente. Quand elle a remarqué qu’elle n’avait pas d’eau, elle a réagi à son stress et a tout de suite fait son processus de reproduction », a expliqué le producteur agricole. Il a donc réussi à avoir des épis, qui sont toutefois plus petits.

C’est son foin qui a été le plus durement touché par la sécheresse. Pour la première coupe, des pertes de 50 % à 60 % ont été remarquées dans son champ. Cette première coupe est pourtant cruciale, puisqu’elle permet habituellement de récolter la moitié des récoltes annuelles.

Sa deuxième coupe ne s’est pas mieux déroulée. « Pour m’aider, j’ai décidé d’étendre du fumier sur le sol, pour fertiliser la terre. Avec l’ensoleillement qu’il y a eu, et la couleur brune de l’engrais, ç’a brûlé le sol. Rien n’a poussé là-dedans », a expliqué le membre de l’Union des producteurs agricoles (UPA).

Christian Taillon avait acheté une nouvelle terre, de 273 hectares, qui l’a sauvé de la misère cette année. Ce n’était pas une terre qui était censée être récoltée, mais en la fauchant l’agriculteur a pu trouver une nouvelle source de fourrage. Il arrivait habituellement à se suffire avec 145 hectares. « J’arrive toujours à être autosuffisant, et même que je vends à d’autres producteurs. Aujourd’hui, je suis serré », a-t-il mentionné.

Aide au moral des agriculteurs

Celui qui est président du Syndicat local de l’UPA Domaine-du-Roy tient le rôle de sentinelle auprès de ses membres. S’il a vent qu’un producteur agricole est en détresse psychologique, il s’assurera que quelqu’un ira voir cette personne pour lui offrir de l’aide. « Je ne pense pas que la sécheresse a causé de la détresse psychologique. Mais, pour ceux qui ont déjà le verre plein, ça peut être la goutte de trop », a répondu le professionnel. Une foule de problèmes peuvent s’ajouter aux mauvaises récoltes, comme les taux d’intérêt qui augmentent, le manque de main-d’œuvre, le prix du lait à la baisse...

Des critiques

Il pense lui aussi que l’utilisation des stations météo devrait être revue par la Financière Agricole. Il avoue que le travail fait par l’organisation gouvernementale et par l’UPA est efficace, mais il faudrait tout de même changer la formule de compensations.  « Lorsqu’on choisit une assurance, on choisit aussi la station météo à laquelle on va être associé. C’est habituellement la plus près, mais on peut tout de même choisir. Et avec les conditions climatiques, comme des pluies fortes en corridor circonscrit, c’est quasiment rendu une loterie », a affirmé l’homme. Les données sont plutôt changeantes entre les stations. Saguenay-Est aurait enregistré des pertes de 7 %, alors que La Baie aurait eu 16 %, selon le producteur agricole Gilles Brassard. 

Le producteur agricole pense que la solution passerait par la gestion régionale. « L’assurance devrait s’adapter aux changements climatiques. Au Saguenay, nous avons des conditions météorologiques propres à nous, avec des canicules de trois à cinq fois plus sévères qu’à Montréal » a-t-il ajouté. Il est déçu que les agriculteurs souffrent autant des conditions météorologiques qui ne sont pas de leur faute, mais qui ne sont pas de la faute à personne. Il implore davantage d’aide.