Sereine face à la mort, Marthe Vaillancourt s’est confiée au Progrès dans l’intimité de sa maison à Jonquière. Souriante et confortablement assise dans son fauteuil berçant face à la fenêtre du salon, elle raconte sa route vers la mort, le chemin de sa fin de vie.—

Marthe Vaillancourt: testament d'une battante

Celle qui s’est battue toute sa vie pour la défense des victimes, Marthe Vaillancourt, a choisi de ne plus lutter et vivra son dernier Noël. Atteinte d’un cancer du sein depuis sept ans, la dame de 86 ans n’a pas pu compléter les traitements de chimiothérapie en raison d’une allergie à cette médication. Le cancer s’attaque maintenant au foie, aux poumons et aux ganglions.

Sereine face à la mort, la fondatrice du Centre d’aide aux victimes d’actes criminels de Chicoutimi (CAVAC), s’est confiée au Progrès dans l’intimité de sa maison à Jonquière. Souriante et confortablement assise dans son fauteuil berçant face à la fenêtre du salon, elle raconte sa route vers la mort, le chemin de sa fin de vie.

J’ai dit non

« Comme j’étais allergique à la chimio, j’ai subi mon premier traitement et j’ai passé deux mois et demi à l’hôpital ; alors on ne recommence pas ça. Cet été, ça traînait, j’ai fait tout ce qu’il y avait de soignants naturels, mais les jambes ne me tenaient plus. J’ai passé des scans à l’hôpital et la médecin m’a dit que le cancer s’attaquait maintenant au foie, à la plèvre (enveloppe des poumons) et aux ganglions », détaille Mme Vaillancourt.

« La médecin m’a proposé d’aller à l’hôpital de Chicoutimi pour voir l’ampleur du problème. J’ai dit non. Que j’aie 25 ou 15 métastases, ça va changer quoi dans mon affaire ? J’en ai, je le sens, je sais que c’est comme ça. Je n’ai même pas pleuré, la médecin a trouvé ça ordinaire. Quand on le sait, on le sait », laisse tomber la dame comme un verdict final. La mort s’est annoncée ; elle a choisi de l’attendre et d’y faire face.

Le temps des adieux viendra bien assez vite

« Je ne devrais pas vous dire ça comme ça, mais c’est de la job de préparer sa mort. C’est beaucoup de travail. Il faut réviser les testaments, les titres de propriété et il faut décider qui des enfants va s’occuper des affaires. J’ai quatre enfants et aucun d’eux n’est dans la région. C’est compliqué. On a modifié le testament et il faut instruire les enfants de tout ce qu’ils auront à faire », explique celle qui a encore toute sa lucidité et la verve qu’on lui connaît.

Marthe Vailancourt s’est occupée de ses arrangements préfunéraires. Elle a choisi une longue exposition et une urne en forme de livre, une suggestion de sa fille. « Qu’est-ce qu’on fait du corps, qu’est-ce qu’on choisit ? Ce n’est plus seulement le temps d’y penser, c’est le temps de décider », dit celle qui a fait ce choix en toute sérénité.

« Je n’ai pas le choix de faire ça en toute sérénité. Il le faut, car si je ne suis pas sereine et forte, Jean (Vaillancourt son époux) ne le sera pas non plus. C’est beau de parler de la mort et de la fin de vie, mais lui il souffre, confie-t-elle avec un petit serrement de gorge. Ce n’est pas facile pour lui de vivre ça, il sait ce que ça veut dire. Il a 89 ans et il commence à avoir un peu de surdité ; je n’en parle pas avec lui, c’est dur, c’est pas facile. Quand je vous ai téléphoné au journal mardi, je me suis mise à pleurer quand j’ai raccroché. Les larmes coulaient. Il ne faut pas que je commence à pleurer, il faut que je reste forte ; le temps d’en parler et de faire les adieux viendra bien assez vite. Ce sera mon dernier Noël j’en suis sûre », se résigne la grande féministe.

Je n’ai pas peur de mourir

« Moi je n’ai pas peur de mourir. J’étais toute jeune et ça ne me faisait rien de mourir. Quand mon grand-père est mort, j’avais 13 ans et je disais pourquoi ce n’est pas moi qui suis morte à sa place ? », raconte celle qui a toujours eu de l’empathie pour les autres. 

« Je ne veux pas de réanimation. J’ai rempli le document du ministère (de la Santé et des Services sociaux) pour demander l’aide médicale à mourir. J’ai 86 ans, j’ai comme un bout de vie de fait. Je ne veux pas être traînée en longueur et qu’on me fasse des accroires, non rien de tout ça. Il y a une certaine urgence dans mon cas, j’ai répondu aux questions du formulaire, à savoir ce qui doit être fait si je ne suis plus capable », rapporte Marthe Vaillancourt qui ne veut pas du tout vivre dans la maladie et la douleur. « J’ai tout ce qu’il faut pour le moment, pour ne pas trop souffrir. Ça va durer combien de temps ? On ne le sait pas, j’ai une sacoche pleine de médicaments, mais je crois sincèrement que c’est mon dernier Noël », dit-elle en toute lucidité.

De l’aide à domicile

« Je suis chanceuse, y paraît ; parce que j’ai beaucoup d’aide à la maison. Nous sommes juste tous les deux ici dans la région et Jean a 89 ans. C’est du travail de rester à domicile. On essaie de vivre convenablement, nous nous sommes abonnés aux services de la Popote roulante et il y a toute une équipe autour de nous. J’ai un médecin qui vient à la maison tous les vendredis, une infirmière, de l’aide physique pour l’hygiène, une travailleuse sociale. Des fois, Palli-aide s’ajoute et parfois, ils sont deux en même temps. Ce sont des soins à domicile offerts par le système de santé, je suis bien entourée », détaille celle qui a reçu en 2011 la médaille de l’Ordre du Canada, la plus haute distinction du pays.

Marthe Vaillancourt continue encore de penser aux autres, malgré son état de santé. « Ce qui est pénible, dans ça, c’est que ce n’est pas tout le monde qui a la chance d’avoir de l’aide à domicile. Il y a beaucoup de gens qui sont loin des services », fait remarquer celle qui trouve tout de même cette situation difficile.

« Des fois je me dis qu’il faut croire que je suis peut-être plus avancée que je le pense dans ma condition. Je ne peux plus aller dehors, je fais le voyage entre mon lit et ma chaise, ma chaise et mon lit, je ne peux pas faire plus que ça. Vous imaginez qu’on peut vivre encore longtemps avec une sacoche pleine de médicaments ? », dit-elle en montrant son sac à lunch rempli de pilules.

Marthe Vaillancourt a reçu la médaille de l’Ordre du Canada en 2011, soit la plus haute distinction du pays.

Vers un autre ailleurs

« Je ne crois pas qu’on part tout d’un coup comme ça. Je pense qu’on continue à circuler, à cheminer à côté, dans un autre chemin, et qu’on se dirige vers un ailleurs. Quel est cet ailleurs ? Je ne le sais pas, personne ne le sait. On peut croire ce qu’on veut dans la vie, mais j’ai une spiritualité très forte, qui m’amène à penser comme ça. J’entendais Gilles Vigneault dire dernièrement que tant que quelqu’un parle de nous, pense à nous, c’est ça l’immortalité. Il a tellement raison, je pense que c’est ça qui se passe après », confie Marthe Vaillancourt.

La dame de 86 ans a accepté de réfléchir sur l’après-mort, lors de sa rencontre avec Le Progrès. « Je crois à la vie du Christ. Je crois à ce prophète qui est venu, je crois à son message, mais pas mal moins aux messagers », dit-elle en riant avec sa belle voix aiguë qui s’emporte en même temps que son rire.

« Cette spiritualité m’aide à cheminer vers la mort, tranquillement, tranquillement, sans précipitation, pour le moment, je verrai plus tard. »

Il faut se préparer

« L’important, c’est de s’informer avant du testament, du mandat d’inaptitude, des frais funéraires, du cimetière et l’urne pour les cendres ; il y a toutes sortes de possibilités. C’est inimaginable de voir à tout ce qu’il faut penser. L’auto était à mon nom, mais il faut changer le propriétaire avant que je parte. Moi qui ai passé ma vie à dire aux conjoints de fait de faire des papiers, je n’avais pas pris le temps de m’organiser comme il faut. Le testament doit changer, les enfants changent, il y a différentes réalités, il faut penser à nos petits enfants », énumère la dame qui veut encore sensibiliser avant son départ.

Les enfants — Marthe Vaillancourt a mis au monde une fille et trois garçons — vont venir la voir pour les Fêtes. « Je vais les instruire de ce qu’il faut faire, où sont les placements, qu’est-ce qu’ils doivent faire avec, etc. C’est important d’en parler », insiste celle qui a passé sa vie à recevoir de tristes confidences des femmes victimes d’actes de violence. 

« Ça fait drôle de savoir qu’on va partir. Quand le médecin m’a dit ça... Si on ne partait pas seul... Les autres restent ici ; c’est difficile pour ceux qui restent. Ça fait 65 ans qu’on est ensemble mon mari et moi », constate-t-elle.

Les boomers et la peur de la mort

« Je trouve ça pénible qu’aujourd’hui on ne puisse pas parler de la mort. Il ne faut pas que les enfants en aient connaissance, non, il faut que ça se fasse vite, vite, vite, et qu’on disparaisse. Des fois je dis qu’on nous fait mourir avant que ce soit une réalité », met en relief celle qui veut encore briser des tabous.

« J’ai voulu vous parler pour dire comment il faut se préparer. Les personnes qui sont les plus démunies doivent garder l’emprise sur leur vie, sur les décisions qui sont prises. Des fois c’est difficile pour quelqu’un qui est démuni. Et quand je parle de démunis, je parle d’habitude de penser ; je ne parle pas de démunis intellectuellement. Ces personnes n’ont pas pris de décisions auparavant et là il y a un paquet de monde qui te propose des affaires. Il faut garder la maîtrise sur sa vie et se préparer à la mort », suggère-t-elle.

« Vous savez, quand les boomers sont arrivés, là il n’y en avait que pour la beauté et la jeunesse. On ne parlait plus de la mort, on a oublié qu’à un moment donné tout ça se terminerait. Quand on a créé une espèce de peur de vieillir, on a aussi en même temps créé la peur de mourir », philosophe la grande dame. 

«J'aime mieux avoir 86 ans que 26 »

La rencontre avec Marthe Vaillancourt a duré près de deux heures. Elle a parlé de sa jeunesse, de ses combats pour les femmes, pour les aînés, pour les victimes et de ce qui se passe aujourd’hui dans l’actualité. «Les combats des prochaines générations je les connais, mais je ne sais pas comment elles vont les mener. Il suffit de lire les journaux pour savoir c’est quoi encore la vie des femmes aujourd’hui. Mais comment se fait-il qu’en travaillant et en ayant des enfants, il faille lutter pour sa sécurité? Je trouve ça épouvantable», s’indigne-t-elle encore.

«J’aime mieux avoir 86 ans que 26, dit-elle sans détour. Le marché du travail est difficile, la vie en société est difficile, ça ne marche pas que les gens se ramassent sur leurs bebelles comme les iPad ou les iPhone. Les femmes vont continuer à lutter, mais ça va continuer à leur manière, les jeunes femmes ne le feront pas à notre manière», croit la militante de la première heure.

Mme Vaillancourt a encore plein de sujets dans sa tête. Elle a fait référence au projet de loi de la ministre Hélène David pour aider les filles à l’université. «Il n’y a pas qu’un seul type de fille qu’on doit aider», se permet-elle encore de critiquer. 

Elle a parlé du détachement aux objets matériels et de l’attachement à ses vêtements qu’elle a portés à différentes occasions. Elle a parlé de ses voyages et des nombreux objets qu’elle a rapportés et qui animent les murs de sa maison. Elle a parlé de son goût pour l’histoire, des 1600 pages sur le yiddish qu’elle a lues pour comprendre son histoire. Elle a parlé de son goût pour la lecture et sa mémoire phénoménale.

Elle a parlé de la démocratie, de La Meute, du respect de l’autre, du travail communautaire, de son petit-fils qui manifestait au Printemps érable avec son carré rouge et de son autre petit-fils qui est Rabin en Israël et qui ne pourra probablement pas assister aux funérailles de sa grand-mère.

Elle s’est résignée face à la mort. Elle a tant fait pour la collectivité et elle avait encore des projets pour le 4e âge. Elle a passé sa vie à s’occuper des autres et son action lui a valu une vingtaine de décorations, dont plusieurs médailles de nos gouvernements. Mme Vaillancourt a témoigné de sa vie et de sa mort lors de notre rencontre, mais comme elle le dit si bien, le temps des adieux arrivera bien assez vite.