Pendant notre rencontre, plusieurs neveux et nièces sont venus voir Marthe Harvey à la résidence du Fjord. Elle est entourée de Gaston Blackburn, Christiane et Alphonse Pedneault, Yvon et Jean-Marc Blackburn. Yvon a travaillé toute sa vie dans l’épicerie familiale puis en a pris la direction jusqu’à sa fermeture, au moment de sa retraite.

Marthe Harvey adorait la vie à Val-Jalbert

CHRONIQUE / Marthe Harvey a célébré ses 100 ans jeudi. Au-delà de cet âge vénérable, qui sera justement souligné aujourd’hui samedi par environ 70 neveux et nièces et ses trois filleuls, ce qui la rend spéciale, c’est qu’elle est la dernière mémoire vivante de Val-Jalbert.

Il y a bien sûr des nonagénaires qui y sont nés, mais ils sont partis bébés et en gardent peu ou pas de souvenir. Mme Marthe, elle, a fréquenté pendant trois ans le couvent qu’on ne manque jamais de visiter lors de nos passages à Val-Jalbert, mais elle n’avait pas besoin d’emprunter le fameux sentier des écoliers qui reliait l’école au plateau du village, puisque son père Edgar était contremaître.

Elle habitait donc l’une des maisons que l’on voit dans la grande plaine devant l’usine. On ne peut la visiter, mais elle est encore bien conservée, près du petit sentier menant à l’escalier, où on a aménagé des jeux d’enfants.

Mme Marthe se souvient d’autant plus de la vie à Val-Jalbert qu’elle a vécu un véritable choc lorsqu’elle s’est retrouvée à Chicoutimi après la fermeture du moulin en août 1927. « À Val-Jalbert, ils avaient l’électricité et l’eau courante et elle s’est retrouvée à Chicoutimi dans le rang Saint-Paul, sans eau courante ni égouts », raconte son neveu l’homme d’affaires Gaston Blackburn, ancien député de Roberval et ministre sous Robert Bourassa.

Edgar Harvey est le deuxième en arrière à partir de la gauche. Il est en compagnie (à sa droite) d’Alfred Casgrain (identité incertaine)  Alfred Laforce, J.Édouard Linteau, Joseph Bouchard, Ludovic Tremblay, Alonzo Lavoie. Avant gauche: Ferdinand Didier; J. Adolphe Lapointe (surintendant de l’usine); J.Arthur Simard.

« Quand on est arrivés à Chicoutimi, mon oncle Joseph (Harvey) a vendu un terrain à mon père dans le rang Saint-Paul (là où se trouve le Subway au coin du boulevard Barrette), et en attendant que la maison soit construite, on a habité chez mes oncles Johnny et Ludger. »

Pour faire vivre sa famille après la perte de son emploi, à une époque où l’assurance-chômage et l’aide sociale n’existaient pas, il a vendu des légumes et fait des travaux de menuiserie.

« À Chicoutimi, je me suis retrouvée à la p’tite école où on se faisait enseigner par des maîtresses. J’ai trouvé ça dur, car j’aimais bien mieux les soeurs au couvent », renchérit aussitôt Mme Marthe, pour illustrer combien ce départ du village le plus moderne du Québec l’avait marquée. » Elle se souvient combien la vie était agréable à Val-Jalbert et la maison était toujours pleine. Car en plus d’être « general foreman », Edgar Harvey jouait du violon et donnait des soirées.

Dernière des filles, elle avait deux soeurs. Marie-Stella, née à Chicoutimi, et Rita, la mère de Gaston Blackburn, qui l’embauchera à l’épicerie qu’elle ouvrira avec son époux Alfred sur la rue Saint-Philippe en 1941. Joseph-Henri dit « bébé », Lucien (Ti-n’homme), Paul-Émile , Valérien et Léger, mort à deux ans de la méningite, complétaient la famille du contremaître Harvey.

Edgar était issu d’une famille chicoutimienne fondée par Jean Harvey, l’un des 21. Il travaillait pour La Pulperie de Chicoutimi lorsque Julien-Édouard-Alfred Dubuc a racheté les actifs de la Ouiatchouan. Il a amené Edgar Harvey avec lui et même s’il était analphabète, il l’a nommé contremaître général « parce que c’était un gars honnête », raconte Gaston Blackburn.

Pour la famille

Mme Marthe a consacré sa vie à sa famille, et celle-ci le lui rend bien. Au décès de sa mère Cédée Fortin, une femme originaire de Roberval morte à seulement 48 ans, elle s’est occupée de son père avec son frère et son épouse dans la maison familiale du rang Saint-Paul jusqu’à son décès en 1954, à l’âge de 78 ans.

Elle a ensuite emménagé chez sa soeur aînée Marie-Stella, mariée à Philippe Pedneault. Elle y est restée 65 ans. À la mort de sa soeur et de son beau-frère, la maison a été reprise par sa nièce Christiane et son époux Élias Côté avec qui elle a habité jusqu’à son départ pour la résidence du Fjord en juillet dernier.

Les liens semblent forts avec les Pedneault et les Blackburn. Dans ce dernier cas, l’histoire commence par un coup de téléphone vers 1957. « Alfred est venu me chercher. Il m’a dit ‘‘tu vas venir travailler à l’épicerie’’. Je lui ai dit que j’avais jamais fait ça et il m’a répondu ‘‘tu vas t’habituer’’. » Elle y restera 25 ans, jusqu’à sa retraite en 1982.

À cette époque, elle n’était pas que caissière, car l’épicerie Blackburn livrait les commandes.

Je me souviens de ma grand-mère Cécile, née Harvey, qui téléphonait à sa cousine Marthe chaque vendredi matin pour passer sa commande. « Deux pommes, trois bananes. Ton jambon cuit est-il beau ? Donne-moi en 10 tranches avec trois livres de steak haché. Le steak en tranches ? Comme d’habitude avec trois cannes de jus de tomates. » Et Yvon venait livrer. À la fin, quelques années avant que décède ma grand-mère paternelle, l’épicerie Blackburn ne livrait plus, mais sa commande arrivait par taxi. Sans frais. Et lors du 50e du commerce, en 1991, c’est en limousine que les Blackburn et le ministre Gaston étaient venus chercher ma grand-mère, leur « meilleure cliente, mais qui n’avait jamais mis le pied dans le magasin ».

Ce fut donc un double plaisir de rencontrer cette fameuse Marthe après toutes ces années.

Pétante de santé et toujours lucide, avec quand même une très bonne mémoire, elle a étonné tout le monde lorsqu’elle s’est cassé une hanche l’été dernier, alors qu’elle s’est mise à marcher quatre jours après son intervention chirurgicale.

À part un p’tit cognac de temps en temps, elle ne connaît pas le secret de sa longévité. Elle se trouve pas mal vieille, mais elle n’est pas pressée de partir. « Comme lors des partys », selon ses neveux et nièces.