Lucien Gendron estimait de son devoir de retracer les 50 premières années de l’UQAC, étant donné que c’est lui qui a passé le plus de temps au sein de son bureau de direction.

Lucien Gendron se souvient

En 1985, l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC) vit une situation difficile. Son bail vient à échéance et la Fondation Sagamie, qui s’est portée acquéreur de l’ancien orphelinat lorsque les sœurs Franciscaines de Marie avaient décidé de le mettre en vente six ans plus tôt, risque de vivre des problèmes financiers, car le gouvernement refuse de le renouveler en raison d’un excédent de locaux.

On convoque alors une réunion à Chicoutimi avec les hauts fonctionnaires du ministère de l’Éducation de Québec, et les représentants de l’UQAC sortent de sa retraite Mgr Marius Paré pour y assister. En cette époque où le concept de la laïcité de l’État était moins présent, Mgr Paré récite une prière de trois minutes qui met en boîte les représentants du ministère.

Il demande que la réunion soit un succès et « qu’on puisse trouver les mots justes pour convaincre nos distingués invités de la justesse de nos prétentions, pour qu’on puisse maintenir la vocation communautaire de cet édifice. Prions pour que l’œuvre nécessaire à la fondation demeure ». À une époque où cohabitaient l’Église et l’État, cette intervention de l’ex-évêque du diocèse était un véritable piège pour les fonctionnaires qui, après avoir refusé le renouvellement du bail, ont fini par dire oui.

Voilà le genre de souvenirs que partage l’ancien secrétaire général et vice-recteur aux finances de l’UQAC, Lucien Gendron, dans L’UQAC : 50 ans d’histoire, Si je me souviens bien...

De la fondation de l’UQAC jusqu’à la création du Centre des technologies de l’aluminium (CTA-CNRC), en passant par le Pavillon sportif et les Jeux du Canada ainsi que la triste « affaire Cabrera », l’ouvrage de moins de 200 pages se lit comme le récit d’un vieil ami qui évoque des souvenirs à travers les recteurs qui s’y sont succédé. On prend plaisir à y retrouver des noms familiers, mais surtout, on découvre les jeux de coulisses et la détermination des fondateurs qui ont cru que le Saguenay-Lac-Saint-Jean méritait d’avoir son université lorsqu’a été créé le réseau de l’Université du Québec. Un choix judicieux, car on y constate aussi le rôle important qu’elle a joué dans le développement régional, à une période marquée par la fin de la grande industrie pourvoyeuse d’emplois.

Quiconque s’intéresse à l’histoire de notre université y trouvera quelque chose à apprendre. Car personne ne peut se vanter d’avoir passé autant de temps au sein de sa direction que Lucien Gendron qui, à 26 ans, est devenu secrétaire général en 1976.

Une œuvre remarquable

M. Gendron a eu l’idée de rassembler ses souvenirs pour éviter que le travail réalisé tombe dans l’oubli. « J’ai voulu raconter notre histoire. Dire aux gens comment on s’est battu et leur rappeler qu’il faut continuer de se battre pour se développer. Lors du 50e anniversaire des cégeps en 2017, on est passé à côté. On s’est contenté d’une soirée cocktail sans rappeler comment c’est né, pourquoi on les a créés, comment on a obtenu le CQFA [l’école de pilotage]. Je m’étais dit qu’il faudrait quelque chose qui va plus loin qu’une simple compilation d’événements quand ce serait le tour de l’université en 2019. »

Lucien Gendron rappelle que les cégeps et le réseau de l’Université du Québec sont nés de la Révolution tranquille. « Les Québécois étaient les moins scolarisés au Canada. La commission Parent l’a dit et il fallait changer ça. On a bien réussi. Et si le Saguenay-Lac-Saint-Jean ne s’était pas mobilisé, on n’aurait pas eu notre université en 1969. »

Issu d’un milieu modeste, il y voit l’aboutissement du rêve de nos pères. « Ceux qui ont peiné dur dans les usines d’Alcan et de Price voulaient une vie meilleure pour leurs enfants. Quinze ans après la création de l’UQAC, 95 % des comptables agréés de la région y avaient été formés. Elle est devenue la deuxième université à fournir le plus de professionnels à Alcan et Price. Pour moi, c’est très important. »

À conserver

L’UQAC a vu le jour en 1969, parce que des gens influents y ont cru et ont joué du coude. Pour la même raison, l’UQAC s’est développée plus qu’on aurait pu l’imaginer au départ. À certaines occasions, il a fallu aussi y croire et jouer du coude pour la défendre.

Malheureusement, Lucien Gendron constate aujourd’hui que plus personne ne joue du coude. Il le dit dans son livre et le répète volontiers en entrevue : Montréal nous a volé notre exclusivité en aluminium avec la Grappe industrielle, et une partie de notre savoir-faire en matière de forêt boréale est rendue à l’Université Laval.

C’est pour qu’on s’en souvienne et aussi qu’on se préoccupe de l’avenir que Lucien Gendron, qui a terminé sa carrière à la tête du Centre québécois de recherche et de développement de l’aluminium (CQRDA), a écrit ce livre.

« Peut-être que certains ne seront pas d’accord avec mon interprétation des faits, ou regretteront que je n’aie pas parlé d’autre chose, mais ce sont mes souvenirs à moi. »

L’ouvrage est sans prétention. M. Gendron en a fait imprimer 500 exemplaires qui seront présentés au public mercredi à 17 h 30 à La Pulperie. « Une centaine de personnes ont répondu à l’invitation. Je suis agréablement surpris. »

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CE QU'IL A DIT SUR

Le Sommet économique de 1984

Les représentants d’Alcan étaient nerveux à ce premier grand sommet économique, car on allait y révéler une baisse dramatique de l’emploi ; une tendance qui n’était pas près de s’arrêter.

« Je mentionne alors que l’université peut donner un coup de main à la société Alcan pour faire face au problème... On pourrait envisager la possibilité de créer de petites et moyennes entreprises à partir des technologies utilisées dans les usines d’Alcan... Bref, devant le problème complexe qui est mis sur la table, au lieu de se contenter de déplorer l’inévitable, on peut avoir une attitude positive. » C’est à l’issue de cet exercice que la région prend le virage de la transformation de l’aluminium. Aujourd’hui, selon Lucien Gendron, l’ensemble des PME oeuvrant dans ce domaine et les équipementiers ont créé, dans la région, autant d’emplois que quatre alumineries.

Les recteurs

Lucien Gendron a travaillé avec les recteurs qui ont succédé à André Desgagné (1969 à 1974) jusqu’à Bernard Angers (1993 à 2001), en plus d’assumer quelque mois d’intérim. Il garde de tous un excellent souvenir, à l’exception d’Hubert Laforge.

Lucien Bouchard

Le rectorat de Bernard Angers se déroule alors que son grand ami et ancien confrère du collège de Jonquière, Lucien Bouchard, est premier ministre du Québec. Cette complicité est profitable pour l’université régionale, dont les installations physiques stagnent depuis 10 ans.

On voit s’élever le pavillon des Humanités après un premier refus du ministre de l’Éducation. Sans aller trop dans les détails, Lucien Gendron laisse entendre que le ministre de l’époque, Jacques Léonard, s’est fait rappeler par Lucien Bouchard « qui nomme les membres du cabinet ». Des résidences pour les étudiants s’ajoutent, le pavillon Principal s’agrandit et, avec la complicité du député fédéral André Harvey, le Centre des technologies de l’aluminium (CTA-CNRC) – que Polytechnique a bien tenté de ravir au Saguenay – commencent à voir le jour.

Le CQRDA et la Grappe de l’aluminium

« C’est une décision qui, encore aujourd’hui, demeure inexplicable à mes yeux. Bien plus, avec l’appui de certains dirigeants de la grande entreprise et quelques leaders de la région, on a décidé d’implanter une grappe industrielle à Montréal en prétextant que la région n’avait pas la capacité et les ressources pour remplir le mandat qu’on a confié à cet organisme. Tout cela a pu avoir lieu grâce à un certain silence de la haute direction de l’UQAC, qui ne s’est pas manifestée et qui ne s’est pas suffisamment battue pour conserver ses acquis. »

Le Pavillon principal de l’UQAC a ouvert ses portes en 1974. Il a été construit en deux phases. La deuxième s’est terminée en 1980.
L’UQAC est née du rêve de toute une région porté par la vision et la persévérance d’un groupe de pionniers qui a pris le nom du Groupe Saint Thomas.