Le directeur général de la Maison d'accueil pour sans-abri de Chicoutimi, Michel Saint-Gelais.

L'itinérance ne prend pas de vacances

L'itinérance fait habituellement la manchette en hiver. En période estivale, le phénomène est pourtant tout aussi présent et à Chicoutimi, la Maison d'accueil pour sans-abris est pleine à craquer. La particularité, en été, est que les intervenants de la ressource de la rue Lafontaine assistent à une mouvance de l'itinérance et reçoivent des gens de partout au Québec. Le Progrès s'est entretenu avec le directeur général, Michel Saint-Gelais, et avec Serge Desgagnés, un ex-itinérant qui a bénéficié des services pendant un an, avant de voler de ses propres ailes. Incursion dans un univers campé en marge du quotidien de la plupart des gens.
Directeur général de la Maison d'accueil pour sans-abri, Michel Saint-Gelais signale que peu importe le moment de l'année, l'itinérance ne prend pas de vacances. En plein mois d'août, les 28 places de la maison de la rue Lafontaine, au centre-ville de Chicoutimi, sont comblées. Plusieurs des résidants proviennent de Québec, de Montréal ou d'autres régions du Québec.
« On a de la visite de l'extérieur. L'été, les gens ont plus tendance à se promener. Ils profitent de la belle température pour migrer vers d'autres régions, parfois pour prendre du recul par rapport à leurs milieux. On accueille les gens quand même, mais on les incite à retourner chez eux le plus rapidement possible, pour être plus proches de leurs intervenants, de leurs médecins et de leurs avocats », signale le directeur, qui a pris la barre de la Maison des sans-abri de Chicoutimi il y a deux ans. Michel Saint-Gelais a croisé des personnes sans domicile fixe de toutes provenances. Un anglophone de l'ouest, un Européen qui s'est retrouvé au Québec après y avoir trouvé l'amour, mais qui a ensuite pris le chemin de la rue.
Été comme hiver, les enjeux sont les mêmes. Les hommes qui trouvent refuge à la Maison des sans-abri sont aux prises avec des problèmes de santé mentale ou de toxicomanie et sont souvent judiciarisés. Parfois, les problématiques sont multiples et les équipes d'intervenants travaillent très fort pour accompagner ces personnes qui, très souvent, peinent à trouver la motivation nécessaire pour s'en sortir.
« Le réseau de santé est très lourd et inflexible. Ça peut être frustrant pour quelqu'un d'attendre sans cesse pour un rendez-vous ou de se faire envoyer d'un service à l'autre. On accompagne des gens qui évoluent en marge et qui ont perdu la foi en le système », note Michel Saint-Gelais, qui précise que les intervenants doivent souvent retourner à la case départ, alors que certains « gars » encaissent les rechutes.
« Environ 30 pour cent des gars qu'on voit ici sont des cas "chroniques". On voit des arrivées, des départs et des retours. Mais on a aussi des réussites toutes les semaines, où on arrive à obtenir une motivation à un changement. Quand tu es habitué de prendre de la drogue pour taire ton mal et que tu dois vivre tes émotions à froid, que tu es chaque jour rappelé que tu n'as pas d'emploi, pas de maison et pas de famille, ça prend beaucoup de motivation pour t'en sortir. On y arrive petit pas par petit pas, mais on ne travaille pas à la place des gars. C'est eux qui doivent faire le travail », poursuit Michel Saint-Gelais. Le directeur constate que les itinérants sont encore victimes de préjugés, ce qui peut parfois complexifier l'atteinte de leurs objectifs. Personne, rappelle-t-il, ne se rend à la Maison de sans-abri de gaieté de coeur.
Une dynamique bien différente l'été
L'été, la dynamique peut être plus festive dans un refuge pour sans-abri, où certains résidants remettent à l'automne les efforts qu'ils ont à faire pour atteindre le but : vivre en société de façon indépendante.
C'est du moins ce que constate Michel Saint-Gelais, directeur général de la Maison d'accueil pour sans-abri.
Car il ne faut pas oublier que la ressource d'hébergement n'est que temporaire et que les hommes qui fréquentent la maison de la rue Lafontaine ne doivent pas, en théorie, y demeurer plus de quelques mois. En revanche, sur la rue Sainte-Anne, au pavillon augustinien, la Maison d'accueil détient neuf places dans des appartements réservés à des hommes qui ont démontré qu'ils peuvent vivre de façon autonome. C'est un tremplin vers le monde extérieur, où ils peuvent demeurer deux ans. Certains font de très courts séjours à la Maison, souvent en raison d'événements ponctuels.
Sports et activités
Si, en été, certains oublient temporairement les efforts qu'ils doivent déployer pour reprendre le contrôle de leurs vies, d'autres maintiennent le cap et font le plein de motivation en prenant part à des activités de plein air organisées par le personnel de la maison.
«Il faut développer d'autres sièges de plaisir. Le plaisir n'est pas que dans l'alcool ou la cocaïne. Il est aussi dans le mini-putt, le vélo, le kayak, les quilles, les sorties et le bénévolat. On s'adresse à des êtres humains qui ont besoin de sortir et de penser à d'autres choses», poursuit Michel Saint-Gelais.
Serge a connu l'itinérance. Aujourd'hui, il croit avoir vaincu sa dépendance à l'alcool et vit seul dans un petit appartement du centre-ville. Grand bénévole, il veut transmettre un message d'espoir à ses amis de la Maison d'accueil pour sans-abris de Chicoutimi.
Le chemin de croix de Serge
À 32 ans, Serge Desgagné peut dire qu'il est enfin sorti de l'itinérance. Sa consommation abusive d'alcool, couplée à des élans de violence incontrôlables, lui a valu une expulsion du domicile familial et un passage en justice. Au cours de son passage à la Maison des sans-abri de Chicoutimi, où il a séjourné un an, il a eu envie d'en finir à maintes reprises. Sobre depuis neuf mois et autonome dans son petit logement, il offre un conseil à ses amis itinérants : « allez chercher de l'aide et accrochez-vous à la vie ».
Serge explique qu'il a encaissé durement la perte de son père, dont il était très proche, et que sa consommation d'alcool s'est considérablement accrue après le décès. De nature impulsive, il nourrissait beaucoup de haine et de frustration, des émotions qu'il était incapable de canaliser. Un soir, il était ivre et s'est querellé avec sa mère. Il a posé des gestes de son propre aveu inacceptables, des gestes qui l'ont envoyé à la rue et qui lui ont valu des accusations criminelles. Après avoir plaidé coupable, il a dû se soumettre à une période de probation. Son passage à la Maison des sans-abri a été ponctué de hauts et de bas et de passages à vide, le tout exacerbé par des problèmes de santé physique et une intervention chirurgicale majeure. Mais grâce à l'accompagnement d'intervenants comme Dominic Rodrigue et à beaucoup de travail et de volonté de sa part, Serge a retrouvé le goût de vivre. Bénévole accompli, il donne un coup de main à la soupe populaire cinq jours sur sept. Il fréquente la Maison des sans-abri tous les jours, où il côtoie les résidents et reçoit des services externes. Il s'y sent chez lui.
« C'est mon oncle qui est venu me porter ici. Je n'aurais pas survécu sinon. Cette maison m'a sauvé la vie », raconte-t-il. Serge est fier du chemin parcouru. Fier d'avoir trouvé la force de vaincre ses démons et de s'être permis de voir la lumière après une période sombre.
« J'étais tanné, tanné. J'avais tellement de colère en dedans. Je n'en pouvais plus et je suis venu me reposer. Je trouve que la vie est tellement belle aujourd'hui. Ma mère est fière de moi. Elle m'a dit que je n'étais plus le même garçon. Je suis heureux », raconte Serge, un jeune homme volubile qui prend un malin plaisir à travailler à la soupe populaire de la rue du Havre. À travers le bénévolat, il se réalise pleinement. Dominic Rodrigue pointe que l'investissement de Serge à la soupe et auprès des itinérants équivaut à un véritable travail. La seule différence est qu'au bout de compte, il ne touche pas d'argent.
Les objectifs de Serge à court ou moyen terme ?
« Je veux me refaire une santé. Je viens d'avoir mon jeton de neuf mois des AA. Mon but, c'est d'avoir mon jeton de 1 an. J'ai fait ce que j'avais à faire en allant chercher de l'aide. J'en avais trop à supporter. J'ai pété une coche et je me suis retrouvé dans la rue. Ça, c'était le vieux Serge. Je suis le nouveau Serge et je ne veux plus jamais voir le vieux », assure-t-il.
En témoignant de son expérience à une journaliste, Serge Desgagné espère arriver à convaincre des hommes qui se trouvent dans une situation d'itinérance d'aller puiser le courage nécessaire pour s'en sortir. Il convient que certaines difficultés peuvent paraître insurmontables, mais demeure convaincu qu'un faisceau de lumière pointe toujours à l'horizon, aussi fébrile soit-il.