Les sentiers permanents aux oubliettes

Laura Lévesque
Laura Lévesque
Le Quotidien
Annoncé en grande pompe par le gouvernement Charest en 2011, le projet de sentiers permanents pour véhicules hors route est mort au feuilleton. Même si différents élus, des libéraux, des péquistes et même certains caquistes, ont dit vouloir poursuivre le travail amorcé, les fonctionnaires du ministère des Transports (MTQ) confirment avoir rejeté l’idée depuis déjà plusieurs années.

« Après de multiples analyses et de réels efforts, le projet a été laissé de côté, principalement en raison d’un rapport coût/bénéfice nettement défavorable », confirme Gilles Payer, responsable des communications au MTQ.

En effet, selon des chiffres avancés par le ministère, le projet aurait été estimé à plus de 100 millions $. « La faisabilité du projet engageait des ressources importantes et n’apportait pas de gains supplémentaires en termes de sécurité pour la pratique de l’activité », poursuit M. Payer.

Il a été impossible de savoir depuis combien d’années le projet de sentiers durables a été abandonné. Mais le dossier avait tellement été relégué aux oubliettes qu’il a fallu deux semaines au MTQ pour en retrouver les traces, à la demande du Progrès.

Le projet visait à stabiliser le réseau de sentiers de motoneige pour mettre fin, notamment, aux éternelles négociations des droits de passage. Certaines saisons, par le passé, ont été compromises pour cette raison. À la demande du gouvernement Charest, la Conférence régionale des élus (CRÉ) avait alors déposé un plan cartographié pour ces sentiers permanents, dont les coûts avaient été estimés à 5 millions $. Le rapport a été déposé une première fois en 2011.

Les libéraux n’ont cependant pas enclenché rapidement les procédures et un gouvernement péquiste a été élu en 2012. Alors ministre des Transports, le député de Jonquière Sylvain Gaudreault avait repris le témoin et avait même formé un comité pour accélérer les démarches. Près de 18 mois plus tard, les libéraux ont repris le pouvoir. Les politiciens ont toujours promis de faire avancer le dossier, mais aucune percée n’a été réalisée sous le gouvernement Couillard. La CRÉ a d’ailleurs été abolie à cette époque.

Joint cette semaine, la Fédération des clubs de motoneigistes du Québec (FCMQ) avait toujours bon espoir que le projet de sentiers durables se concrétise. « De notre côté, les élus se disent toujours sensibilisés à cette question. Nous avons parlé à des gens de la CAQ et ils semblaient encore tenir au projet. On n’a pas eu l’information à l’effet qu’il avait été abandonné », laisse tomber Gaston Fortin, représentant régional de la FCMQ.

Même son de cloche du côté du préfet de la MRC de Lac-Saint-Jean-Est et ancien président de la CRÉ, André Paradis. « On n’avait pas eu l’information que le projet était annulé. Du moins, on n’a pas eu l’information du côté politique », répond M. Paradis.

Contrairement aux fonctionnaires, qui estiment qu’un réseau permanent n’améliora pas la sécurité, la FCMQ et le préfet croient plutôt que cela rendrait la pratique du loisir bien plus sécuritaire.

« Avec des sentiers permanents, on parle d’affichage permanent. Ça fait toute une différence », donne en exemple M. Fortin.

Une question de coûts

Les coûts du projet auraient fait reculer les fonctionnaires. Ces derniers parlent de 100 millions $ et plus pour l’ensemble du Québec, alors qu’au Saguenay–Lac-Saint-Jean, le projet était estimé à 5 millions $. Mais chaque année, même sans sentiers durables, des sommes importantes sont dépensées pour assurer la saison, année après année. Au Saguenay–Lac-Saint-Jean, près de 300 000 $ sont remis annuellement à des propriétaires privés pour obtenir des droits de passage.

À Québec, par exemple, un seul propriétaire, le Séminaire de Québec, exige 35 000 $ par année au club de motoneige du secteur pour permettre la circulation, donne en exemple Gaston Fortin.

« Ça, c’est juste un propriétaire, alors imaginez l’ensemble. Beaucoup d’argent est donné chaque année. La création de sentiers permanents permettait de régler cette question une fois pour toutes. Pour nous, c’est une évidence qu’il faut aller vers les sentiers durables. »

Le préfet de la MRC de Lac-Saint-Jean-Est estime aussi que la création de tels sentiers pour véhicules hors route est plus pertinente que jamais.

« C’est une industrie qui génère des retombées importantes pour l’ensemble du Québec. Ce sont des bénévoles qui tiennent cette industrie et si on veut continuer à la développer et la rendre plus stable, les sentiers permanents demeurent la solution. Un programme pour ponts et ponceaux dédié aux clubs de motoneige serait aussi le bienvenu. Ça existait à l’époque de la CRÉ », se rappelle M. Paradis.

Dans le plan déposé par la région, les sentiers permanents passaient sur des terres publiques, mais également sur des terrains privés. L’enveloppe de 5 millions $ aurait permis de payer pour obtenir des droits de passage à long terme.

Une trentaine d’élus, de fonctionnaires municipaux et de partenaires touristiques ont pris part, vendredi, à la traditionnelle randonnée de motoneige sur le mont Apica.

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MISER SUR L'HIVER...PLUTÔT QUE L'ÉTÉ

Tourisme Alma-Lac-Saint-Jean mise de plus en plus sur l’hiver. Des efforts qui rapportent, avec une hausse du nombre de motoneigistes en sol jeannois, constate Virginie Brisson, coordonnatrice principale à l’organisation de promotion touristique. La stratégie de faire du sentier 23 et du relais du mont Apica la porte d’entrée régionale semble avoir fonctionné.

«Autrefois, on voyait les motoneigistes quitter les sentiers vers le Saguenay, les monts Valin, sans s’arrêter au Lac-Saint-Jean. Maintenant, cette tendance s’est complètement inversée. Le Lac-Saint-Jean a l’avantage géographique des deux circuits. Celui des monts Valin, mais aussi celui de la passerelle du 49e parallèle (au nord du Lac-Saint-Jean). Le Lac-Saint-Jean est donc devenu un incontournable pour les motoneigistes», pointe Mme Brisson, rencontrée au relais du mont Apica, dans le cadre de la traditionnelle randonnée des partenaires et élus jeannois et saguenéens.

Les municipalités et les organismes de développement économique du secteur Lac-Saint-Jean-Est ont davantage investi, dans les dernières années, dans la promotion du tourisme hivernal, mais également dans les infrastructures d’accueil. Une stratégie que la région entière aurait avantage à partager, selon Mme Brisson. En effet, la grande majorité des sommes dépensées en promotion et en infrastructures visent à promouvoir le tourisme d’été.

«Ça fait 20 ans, à Tourisme Alma, qu’on parle de ça, de renverser la proportion d’investissement. De mettre plus d’argent l’hiver que l’été. Notre avantage concurrentiel, c’est l’hiver et on ne l’utilise pas. Et c’est la clé pour que notre industrie devienne une industrie à l’année», plaide Mme Brisson.

Cette vision est adoptée par Tourisme Alma-Lac-Saint-Jean, mais l’organisme a besoin de la force régionale pour que la stratégie soit plus efficace.

«Ce n’est pas une vision partagée par tous les acteurs du milieu. Certains n’ouvrent que l’été, donc ils veulent que la stratégie régionale demeure la promotion estivale. Il faudrait donc que tout le monde s’y mette pour que ça fonctionne réellement. Ça prend une masse critique de partenaires, d’infrastructures qui misent aussi sur l’hiver.»