Le coroner Me Bernard Lefrançois a soumis une liste de recommandations à la suite d'une vague de suicide en 2015 au sein de la communauté de Uashat mak Mani-Utenam.

Les réserves ne sont pas le problème, selon le chef Gilbert Dominique

Le suicide affecte grandement la communauté de Mashteuiatsh. Le chef Gilbert Dominique étudiera les conclusions du rapport du coroner Lefrançois afin de voir si certaines mesures peuvent être appliquées à sa communauté. Il est toutefois convaincu que c'est la dépendance et le faible emploi plutôt que le fait de vivre en réserve qui expliquent une partie de la problématique. « C'est un défi immense », estime celui qui souligne que 50 % des moins de 25 ans qui habitent à Mashteuiatsh vivent de la sécurité du revenu.
Gilbert Dominique a parcouru très rapidement, mais avec « grand intérêt », le rapport du coroner sur la vague de suicides survenue en 2015 dans la communauté autochtone d'Uashat mak Mani-Utenam, sur la Côte-Nord. Le suicide est une grande préoccupation pour le chef, dont la communauté tente de trouver des solutions depuis plusieurs années.
« Nous sommes très préoccupés par la situation. Nous sommes sans outils, toujours vulnérables. Ça nous frappe de plein fouet », affirme-t-il.
Le chef confirme que le suicide frappe « assez régulièrement » la communauté. « Un ou deux suicides par an sont répertoriés chez nous à Mashteuiatsh, mais ça, c'est sans compter les tentatives. Il y a une intervention policière presque chaque semaine à la suite d'une tentative. C'est un fléau. »
En 2005-2006, Gilbert Dominique raconte qu'une vague de suicides avait touché la communauté. « On a fait des états généraux, interpellé la population. Il y a eu une mobilisation. Un plan d'action est sorti de ça. On a vu apparaître beaucoup de stratégies, des pistes ont été instaurées, mais le phénomène du suicide c'est un fléau et il y a une panoplie de situations qui amènent les gens là. »
Gilbert Dominique et ses collègues prendront le temps d'analyser l'ensemble des recommandations du coroner afin de voir s'ils peuvent bonifier le plan en place.
« J'ai vu certaines pistes qui sont déjà appliquées chez nous. Il y a d'autres mesures et propositions dont on va évaluer la pertinence avec nos spécialistes. On va voir si des choses pourraient être applicables chez nous. »
Gilbert Dominique est convaincu que le fait de vivre sur une réserve n'explique pas la problématique du suicide.
Le chef de la communauté de Mashteuiatsh, Gilbert Dominique
« Je ne pense pas que c'est le fait de vivre ensemble tissés serrés dans un territoire qui est problématique. C'est la façon qu'on nous a encadrés. Ce qui est le plus dommageable dans notre histoire et qui a malheureusement des secousses sur le plan social et le plan de la santé en général, c'est tout le phénomène de la dépendance. »
Il estime que l'application de mesures telles que proposées par le coroner est la meilleure façon de travailler à court terme, mais qu'il faut aussi travailler à moyen et long terme en permettant aux jeunes d'avoir une formation et un emploi intéressant.
« C'est beaucoup trop. C'est sûr qu'il faut travailler à l'amélioration des conditions de vie dans nos communautés. Il faut favoriser l'accès à l'emploi, une meilleure formation de notre population, enrayer le plus possible la surconsommation d'alcool et la consommation de drogue. On tente d'amener plusieurs pistes, mais malgré ça, on demeure une communauté vulnérable. On n'a pas toutes les ressources pour entamer un virage plus positif qui va amener nos jeunes à espérer être des actifs pour la communauté. On a encore trop de dépendances. »
« Ça fait longtemps qu'il y a une urgence », souligne Marco Bacon du Centre Nikanite
Les communautés innues clament l'urgence d'agir depuis longtemps, affirme Marco Bacon. Maintenant qu'un coroner émet des recommandations en ce sens, le directeur du Centre des Premières Nations Nikanite de l'Université du Québec à Chicoutimi espère que ces paroles seront entendues. Il souhaite que les gouvernements passent à l'action, plutôt que de questionner la raison d'être des réserves.
Marco Bacon n'avait pas encore eu l'occasion de prendre connaissance du rapport complet du coroner Bernard Lefrançois samedi après-midi. Il avait toutefois pu faire la lecture de quelques grandes lignes qui lui ont permis d'espérer que certaines mesures soient mises en place.
« Le coroner a mis le doigt sur quelque chose. Il révèle des choses qu'on a toujours entendues dans le passé, mais qui n'ont pas trouvé d'oreille auprès des gouvernements. Il révèle qu'il y a une urgence, qu'il faut réagir vite. À Val-d'Or, les gens ont réagi. Maintenant, faisons-le pour les Innus de la Côte-Nord. Ça fait longtemps qu'il y a une urgence. Les responsables, les élus des communautés, ça fait longtemps qu'ils élèvent la voix sur ces problématiques, mais ils n'ont pas été entendus. Est-ce qu'ils vont être entendus maintenant que quelqu'un d'autre produit un rapport ? », questionne-t-il.
Le directeur du centre Nikanite confirme que les besoins sont grands. Il insiste notamment sur la nécessité de former et de mettre en place des traducteurs dans le système de santé et le système judiciaire.
« Il y a un manque flagrant de personnes qui peuvent traduire. Ce n'est pas tout de parler une langue, faire la traduction, c'est aussi un métier. »
M. Bacon estime également que la solution passe par la mise en place d'intervenants.
« Il faut des travailleurs de rue, des gens qui interviennent en amont. Il faut être en mesure de dépister la détresse en milieu scolaire. Il faut pouvoir reconnaître les messages et les gestes, avoir des centres de prévention du suicide où les gens peuvent répondre dans notre langue », affirme-t-il.
Dans son rapport, le coroner Lefrançois est critique à l'endroit du régime de réserve qu'il compare à l'apartheid, allant jusqu'à remettre en question leur raison d'être.
« Certains rapprochements peuvent être faits, mais ils ne feront qu'éloigner les réflexions de la problématique. Changer un système comme celui des réserves, on peut en parler longtemps. Aujourd'hui, ce qu'il faut, c'est faire en sorte qu'autant le provincial que le fédéral répondent et réagissent à ces recommandations et qu'ils supportent les communautés innues. »