Des caméras thermiques permettent d’identifier les zones de refuges thermiques bénéfiques aux saumons.
Des caméras thermiques permettent d’identifier les zones de refuges thermiques bénéfiques aux saumons.

Les refuges thermiques de la rivière Sainte-Marguerite scrutés à la loupe

En cette période de canicules et de réchauffement général de la planète, des chercheurs de l’Institut national de recherche scientifique (INRS) sont à l’oeuvre encore cette année sur les rives de la rivière Sainte-Marguerite, près de Sacré-Cœur, afin d’étudier en détail les refuges thermiques, des zones où la rivière est plus froide et de ce fait, plus favorable à la présence du saumon et de la truite. Au cours des derniers jours, Le Quotidien a réalisé des entrevues avec Jasmin Raymond, hydrogéologue, et André St-Hilaire, hydrologue, tous deux rattachés à l’INRS dans le cadre du projet Miranor.

M. Raymond explique dans un premier temps qu’une rivière comme la Sainte-Marguerite ne connaît pas nécessairement de constance au chapître de la température, notamment en période de canicule où l’air chaud et le soleil viennent réchauffer certaines zones tandis que d’autres profitent de l’apport d’eau fraîche souterraine. «Pour une deuxième année, mon équipe et moi travaillons à étudier et identifier les apports d’eau fraîche souterraine qui se jettent dans certains secteurs de la rivière et qui forment des refuges thermiques pour les poissons comme le saumon», explique d’entrée de jeu Jasmin Raymond.

Le chercheur André St-Hilaire n’a pas hésité à se tremper dans la rivière Sainte-Marguerite afin d’étudier le phénomène des refuges thermiques en compagnie de son collègue Al-Mahdi Saad.

Il poursuit en expliquant que cette eau froide souterraine d’une température constante de sept degrés, en s’écoulant dans la rivière, est bénéfique au saumon atlantique. «Un refuge thermique pour un saumon dans une rivière est l’équivalent pour l’humain d’un oasis dans le désert. Les saumons ont besoin d’une température variant de sept à 17 degrés Celsius. Lorsque ça dépasse ces températures, ils sont en stress thermique et en zones de mort, d’où l’importance de connaître les refuges thermiques.»

Pour mener à bien ses travaux, l’équipe de chercheurs fait appel à toutes sortes d’équipements spécialisés comme des caméras thermiques montées sur des drones ou des hélicoptères, des jauges de mesure de pression, puisque l’objectif est de connaître les apports d’eau froide souterraine et leur étendue dans le cour de la Sainte-Marguerite. Cette partie de recherche est assumée par l’hydrologue André St-Hilaire.

«Notre travail consiste à aller sur la rivière et à choisir des refuges thermiques et à en mesurer les débits ainsi que la température de l’air. On souhaite ainsi en arriver à construire des modèles mathématiques qui permettraient de mesurer les volumes des refuges thermiques et prédire leurs superficies lorsqu’il y a traversées de périodes de canicules.»

Parallèlement aux travaux de recherche sur la rivière Sainte-Marguerite, des travaux semblables sont menées dans le Grand Nord québécois, au village de Tasjiujak dans la baie d’Ungava, en présence de pergélisol.

M. St-Hilaire affirme que la Sainte-Marguerite n’est pas une rivière particulièrement chaude puisqu’elle est alimentée en eau froide souterraine par plusieurs ruisseaux. Le fait qu’elle soit encaissée dans une vallée par de hautes montagnes fait en sorte qu’elle ne réchauffe pas de façon anormale, mais qui sait ce que seront les conséquences du réchauffement climatique?

Sur le plan pratique, les travaux de recherche et modèles développés à Sacré-Coeur pourraient être utiles dans les secteurs de l’urbanisme et de la foresterie. Si un promoteur souhaite réaliser un développement en coupant plusieurs centaines de mètres de forêt, il peut être important de savoir que cette forêt est à l’origine de la présence d’un refuge thermique pour les poissons.

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LES TRAVERSES À GUÉ DE VÉHICULES, UN SUJET D'INTÉRÊT

La traverse à gué de cours d’eau par des véhicules de différentes dimensions est susceptible d’engendrer des perturbations sur l’habitat des poissons.

C’est avec cette hypothèse que le chercheur Normand Bergeron, spécialiste de la géomorphologie fluviale à l’Institut national de recherche scientifique (INRS), dirige un stage de maîtrise dans la région de Sacré-Coeur, visant à suivre le mouvement des poissons après le passage d’un véhicule comme un tout terrain ou un VUS dans un petit cours d’eau. 


La circulation de véhicules comme des VTT fait l’objet d’une étude par le chercheur Normand Bergeron.
L’étude du passage à gué de véhicules requiert le marquage de poissons à l’aide de transpondeurs.

En entrevue, M. Bergeron mentionne que le développement de l’industrie forestière entraîne l’aménagement de nombreux chemins nécessitant l’installation de ponceaux. Au Québec, on estime qu’environ 10 000 ponceaux sont installés annuellement sur le territoire. Lorsque le parterre forestier a été coupé, ces routes et ponceaux demeurent en place et peuvent être très peu utilisés. Au fil des années, les ponceaux sont susceptibles de se boucher et de se détériorer entraînant le transport de sédiments dans les frayères. Vaudrait-il la peine au plan environnemental de procéder à l’enlèvement de ces ponceaux, quitte à permettre le passage de temps à autre de véhicule à gué avec des aménagements adaptés? Dans de tels cas, quel sera le comportement des poissons? 

Pour répondre à ces questions, l’équipe de M. Bergeron a procédé à la capture d’une cinquantaine de poissons à qui on a installé des transpondeurs afin de connaître leurs déplacements et comportements dans un cours d’eau après le passage d’un véhicule. Des passages répétés ont eu lieu aux 15, 30 et 60 minutes pour connaître les effets à court, moyen et long terme. Ces expériences visent également à savoir si le comportement des poissons change et contribue à la fragmentation des habitats du fait, par exemple, que les poissons ne retournent pas dans le milieu après le passage du véhicule.

Les conclusions de la recherche menée pourraient déterminer s’il est préférable de procéder à l’enlèvement des ponceaux et d’aménager les cours d’eau pour le passage à gué. «Sur le fleuve Saint-Laurent, il y a eu beaucoup d’études portant sur les effets des passages des gros bateaux, mais il n’y a jamais eu rien sur les cours d’eau plus petits. On sait par contre qu’il y a beaucoup de véhicules qui traversent les cours d’eau», explique le chercheur.

Les travaux de ce petit projet de recherche n’en sont qu’à leur début, mais ils pourraient intéresser les compagnies forestières, les zecs, organismes de bassins versants ainsi que  le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs, qui, depuis des années, favorisent l’aménagement de ponceaux en milieu forestier.