Malgré un siècle de procès contre eux, des ramancheurs continuent à pratiquer au Québec.
Malgré un siècle de procès contre eux, des ramancheurs continuent à pratiquer au Québec.

Les ramancheurs demeurent populaires

Thomas Dufour
Le Quotidien
Michel (nom fictif) est ramancheur au Lac-Saint-Jean depuis 20 ans. Il reçoit les gens dans sa maison pour les traiter. Il se spécialise surtout dans les muscles, les problèmes de nerf sciatique et les migraines.

Depuis des centaines d’années, les ramancheurs replacent les os, traitent les entorses, corrigent les luxations. Malgré un siècle de procès contre eux, ils sont encore présents au Québec. Comment cette pratique a-t-elle perduré jusqu’à nos jours ?

« Des gens viennent de Québec ou de Sept-Îles pour me voir », explique l’homme.

Il est l’un des derniers ramancheurs du Saguenay–Lac-Saint-Jean.

Il tient son savoir d’un cours donné dans un centre de réadaptation à Québec, au tournant des années 90. Comme il était en arrêt de travail à l’époque, il en a profité pour devenir ramancheur.

Pendant les séances, il invite les gens à se coucher sur une table de massothérapie. En une trentaine de minutes, il replace des muscles, soulage des douleurs. « Quand je ne suis pas capable, je ne fais pas semblant. Je dis : “ Je ne peux rien faire pour toi.” »

C’est le bouche-à-oreille qui lui assure une clientèle. Les gens lui donnent le montant qu’ils veulent pour la séance. En 20 ans, il n’a jamais reçu de plaintes.

Il traite beaucoup de camionneurs, de secrétaires, des sportifs et des gens de tous les âges, affirme-t-il.

Michel a souhaité garder l’anonymat puisque la pratique de ramancheur est illégale au Québec.

Un savoir, de génération en génération

Les ramancheurs existent depuis des centaines d’années au Québec. Ils étaient forgerons, maréchaux-ferrants ou bergers. « [C’était] très souvent des personnes occupant des métiers en relation avec des animaux », explique Serge Gauthier, historien et ethnologue.

La raison est simple : ils se pratiquaient d’abord à replacer les os des bêtes avant de tenter le coup sur des humains. Comme les paysans et les défricheurs se blessaient beaucoup dans les champs et que les médecins étaient rares, les ramancheurs étaient très populaires.

Souvent, on parle de familles de ramancheurs : les parents transmettent leur pratique à leurs enfants, souvent aux filles. Chez les Boily, une famille de ramancheurs célèbres de la région de Charlevoix, les enfants se pratiquaient sur des animaux. « Ils défaisaient les pattes des chats et les remontaient », raconte M. Gauthier.

L’un des premiers à en faire un métier s’appelle Flavien Boily. Au milieu du 19e siècle, il délaisse l’agriculture pour devenir ramancheur à temps plein.

Série de procès

En 1847, le Collège des médecins du Québec voit le jour. C’est le début des ennuis pour les ramancheurs. Avant l’arrivée de l’assurance maladie dans les années 60, les médecins étaient payés à l’acte. Comme les ramancheurs volent de la clientèle, ils deviennent l’objet de procès et de dénonciations, explique M. Gauthier. On les accuse de « pratique illégale de la médecine ».

Des agents infiltrés prenaient rendez-vous avec des ramancheurs pour les arrêter. C’était le début d’une série de procès.

L’un des premiers à être arrêté est Flavien Boily. « À son procès, le juge lui a demandé de démontrer qu’il était compétent, dit Serge Gauthier. Il a démonté un chat devant la cour et l’a remonté. Le juge l’a acquitté. »

Flavien Boily meurt en 1920. « Quand il est mort, quelqu’un aurait dit : “On a eu peur de tous rester infirmes ! ” », relate l’historien.

Malgré les procès de la fin du 19e siècle, le métier reste très présent jusque dans les années 1960. Les ramancheurs font parfois beaucoup d’argent, surtout ceux qui pratiquent dans les grandes villes, comme Québec ou Montréal.

Dans les années 50, René Boily fait fortune dans la métropole. « Il était pratiquement millionnaire », raconte M. Gauthier.

À un tel point qu’il roule en voiture de luxe et achète de la publicité dans les journaux.

Le ramancheur s’occupe des lutteurs et des joueurs de hockey. Il soigne aussi la communauté juive, qui accorde une grande confiance aux ramancheurs.

Malgré l’arrivée de l’assurance maladie en 1969, qui rend les traitements gratuits, les ramancheurs conservent une bonne cote de popularité. Mais la multiplication des procès dans les années 1970 réduit de beaucoup leur nombre dans la province.

Même René Boily finit par fermer boutique après une série de procès qui l’appauvrissent.

En voie de disparition, mais encore recherché

Dans les années 80, c’est un métier en voie de disparition. Certains se convertissent à la massothérapie ou à la chiropratique pour continuer à recevoir des clients.

Serge Gauthier croit que l’on assiste en ce moment à une résurgence de ce type de pratique. « Aujourd’hui, on parle plus de médecine holistique qu’avant, mais de façon plus professionnelle », explique l’historien.

Une pratique jugée risquée

Avec le temps, le titre de ramancheur a commencé à perdre le sens qu’il avait à l’époque. « De nos jours, [le métier] n’existe à peu près plus sous sa forme traditionnelle. [Certains] guérisseurs spiritualistes ou du secret utilisent cette appellation à des fins publicitaires », écrit M. Gauthier.

Il est impossible de vérifier la compétence d’un ramancheur, il faut donc que les gens se fient au bouche-à-oreille.

Le fait que les ramancheurs n’ont pas à se rapporter à un ordre professionnel rend la pratique beaucoup moins normée. Le Collège des médecins tente de dissuader les gens d’utiliser de tels services, en raison du risque.

Dans les dernières années, quelques personnes ont été reconnues coupables de pratique illégale de la médecine. Dans certains cas, des clients avaient subi des blessures.