Shantal Arroyo

Les patients veulent avoir accès aux dérivés du cannabis

Des centaines de personnes au Saguenay-Lac-Saint-Jean consomment du cannabis médical pour soulager leurs symptômes de diverses maladies, et risquent paradoxalement d’être privées de ce moyen dans la foulée de la légalisation de la marijuana au Canada d’ici le 1er juillet 2018, si le gouvernement provincial persiste à mettre le cannabis récréatif dans le même panier.

L’Association québécoise des intervenants en cannabis médical (AQICM), qui rassemble plus de 100 professionnels travaillant avec des consommateurs pour des problèmes de santé, était en tournée dans la région, la semaine passée. Porte-parole du regroupement, Shantal Arroyo est aussi copropriétaire de la Clinique la croix verte à Montréal, qui reçoit près de 200 patients saguenéens et jeannois.

« C’est sans compter ceux qui vont dans d’autres cliniques », dit-elle au Quotidien pour donner une idée de la situation.

Dans la province, les cliniques comme celles de Mme Arroyo opèrent dans une zone grise. Elles ne sont pas reconnues officiellement, mais elles peuvent tout de même remplir leur mission de faciliter l’accès au cannabis médical puisque ce droit des citoyens a été accepté par les tribunaux.

« Il y a seulement une clinique au Québec qui est reconnue, avec des médecins qui font des prescriptions, mais les délais et les coûts sont longs », explique la porte-parole. La Clinique la croix verte, comme d’autres organisations depuis 10 ans, a donc développé un savoir-faire pour les produits dérivés du cannabis tels des huiles, des crèmes, des formules comestibles et même des suppositoires afin de soulager les malades.

« La différence entre le cannabis médical et le cannabis thérapeutique, ce n’est pas les taux de THC ou de CBD. Ce sont les deux principales molécules présentes et on va avoir plus de l’une ou de l’autre selon les effets qu’on recherche. C’est la raison pour laquelle on en prend qui fait la différence, souligne Shantal Arroyo. Le cannabis est une plante millénaire. C’est un anti-inflammatoire très efficace pour l’arthrite ou la fibromyalgie par exemple. C’est l’antidouleur naturel le plus puissant qu’on connaisse. Des études ont prouvé que c’était mieux pour les patients que les opiacés qui sont présentement prescrits. »

Monopole

En théorie, la légalisation du cannabis devrait faciliter l’accès pour ceux qui en consomment pour des raisons médicales. Le hic, c’est que le gouvernement québécois a décidé de mettre en place un monopole de l’État comme celui qui existe pour l’alcool, et sans différencier le cannabis médical de celui récréatif, déplore l’AQICM.

« Il faudrait avoir un système à deux vitesses. Le cannabis médical devrait rester du domaine du privé. Le gouvernement ne veut pas s’occuper des produits dérivés avant une autre année, alors que c’est ce dont les patients ont besoin. Ils en consomment depuis 15 ans grâce au programme fédéral qui existait déjà, et maintenant que ça va être légalisé partout, ils n’y auront plus accès pendant plusieurs mois. Ils ne peuvent pas se le permettre », dénonce Shantal Arroyo.

Selon elle, les producteurs présentement accrédités au Canada ne peuvent même pas répondre à la demande en cannabis médical, donc encore moins à celle des usagers récréatifs. L’objectif de supprimer le marché noir ne pourra donc pas être atteint, croit la porte-parole de l’AQICM. Une pénurie se fera sentir quelques mois après la légalisation, prévoit-elle.

Shantal Arroyo espère sensibiliser la population à l’utilité du cannabis médical, alors que plusieurs informations circulent contre le cannabis récréatif.

« C’est vrai que ce n’est pas bon pour les jeunes de prendre du pot et je comprends les médecins de ne pas vouloir en prescrire, car c’est méconnu. Les dosages changent pour chaque personne, ce n’est pas juste en fonction de l’âge ou du poids. Le problème, c’est qu’on n’a pas le même discours pour l’alcool, alors que c’est aussi nocif pour le développement des adolescents et que ça cause beaucoup de ravages », décrie-t-elle.

Des centaines de personnes au Saguenay-Lac-Saint-Jean consomment du cannabis médical pour soulager leurs symptômes de diverses maladies.

La région a du potentiel

Plutôt que de craindre la légalisation de la marijuana, le Saguenay-Lac-Saint-Jean pourrait profiter de cette opportunité selon l’Association québécoise des intervenants en cannabis médical (AQICM).

« Vous avez l’entreprise Phytochemia, un des rares laboratoires autorisés par Santé Canada pour l’analyse du cannabis, et vous avez plusieurs producteurs de chanvre. Ce n’est pas la même variété que pour produire le cannabis, mais c’est la même plante », mentionne la porte-parole du regroupement Shantal Arroyo. Celui-ci rassemble notamment un docteur en biologie moléculaire spécialisé dans l’étude du cannabis, des botanistes, des massothérapeutes, des ergothérapeutes et des infirmières. L’AQICM a aussi déposé un mémoire en septembre lors des consultations publiques du gouvernement.

« Le système de producteurs privés pourrait être bon pour l’économie locale. En Colombie-Britannique, il a plein de coopératives qui sont nées », indique Mme Arroyo. 

Sondage nuancé

La porte-parole de l’Association québécoise des intervenants en cannabis médical (AQICM), Shantal Arroyo, jette un éclairage nouveau sur les récents résultats d’un sondage Le Quotidien-KYK 95,7 Radio X dans lequel 70,7 % des répondants saguenéens se déclarent contre la légalisation de la marijuana.

« Parmi ces gens, il y en a sûrement plusieurs qui consomment du cannabis. Beaucoup d’entre eux sont contre le projet de légalisation actuel parce qu’ils estiment que le processus va être plus compliqué que sur le marché noir et que ça risque de coûter plus cher. Aussi, certains apprécient l’anonymat présentement. Ils ne veulent pas que tout le monde sache qu’ils consomment », fait savoir Mme Arroyo.

Le sondage en question a été réalisé par la firme Segma Recherche du 29 septembre au 2 octobre par entrevue téléphonique. La marge d’erreur est de 4,9 %. Selon un autre sondage réalisé par la firme Léger et publié par La Presse plus tôt, 44 % des Québécois sont en faveur de la légalisation.