Les géants du détail sortent grands gagnants de la crise de la COVID-19

Laura Lévesque
Laura Lévesque
Le Quotidien
Les campagnes encourageant l’achat local se multiplient depuis les deux dernières semaines. « C’est important d’acheter chez nous, au Québec. C’est primordial, si on veut se donner les chances que le maximum de nos entreprises passent au travers », a même demandé le premier ministre, François Legault, la semaine dernière, dans l’un de ses points de presse quotidien.

Les grands gagnants de cette pandémie demeurent toutefois les géants du détail américains. Walmart, Costco et Amazon voient leurs ventes grimper. Et au Québec, ça ne fait pas exception. Depuis le début de la crise, ce sont les stationnements des deux magasins qui s’avèrent les plus garnis. Dans les camions des principaux livreurs, ce sont les boîtes d’Amazon qui remplissent les tablettes.

« Plus de 75 % de mes livraisons proviennent d’Amazon. Les gens n’ont même pas idée combien l’achat en ligne est en hausse. Je fais des heures supplémentaires depuis un an », pointe un des livreurs de Saguenay, rencontré sur son circuit.

« On livre des produits d’ici, mais c’est encore une minorité comparativement aux autres grandes compagnies comme Amazon », constate un autre livreur.

Même si l’achat local et l’environnement semblent faire partie des priorités des Québécois, cette intention ne se traduit pas dans les habitudes de consommation. Le Progrès a rencontré plusieurs dizaines de clients chez Walmart et Costco afin de vérifier pourquoi l’achat local a de la difficulté à l’emporter dans une économie de marché.

« Oui, c’est important. Mais notre porte-feuille l’est encore plus », lance une consommatrice, rencontrée dans le stationnement du Walmart de Chicoutimi. La dame venait d’acheter des bacs de rangement. Un produit qu’elle aurait pu acheter dans un autre commerce situé près de là et qui appartient à un franchisé local.

« Ce que j’aime, chez Walmart, ce sont les produits. Je viens parce qu’il y a une sorte de purée pour enfants qui n’existe pas ailleurs », justifie une jeune femme de Jonquière, qui était prête à faire un détour pour encourager le commerce situé à Chicoutimi plutôt qu’un marché d’alimentation de son secteur.

Même son de cloche chez Costco, où les gens étaient prêts à faire une longue file pour acheter leurs produits chez le géant américain. « Il y a tout ici. Mais j’ai quand même acheté du pain régional », lance une dame, en parlant de son pain, qui, contrairement à ce qu’elle pensait, était fabriqué à Montréal.

« Je viens ici, mais j’achète des produits d’ici », insiste une dame, montrant fièrement sa brique de fromage Boivin. En effet, ces grandes surfaces vendent certains produits locaux, dont les fromages, des sauces et du lait. Mais ils sont limités, car toutes les grandes bannières, même les épiceries, doivent respecter un quota maximal de produits locaux pour favoriser les grands fournisseurs nationaux avec qui ils ont d’importantes ententes d’affaires.

« Les mesures sanitaires sont vraiment bien, ici, donc c’est une question de sécurité pour moi », commente un client du Costco, qui tenait à féliciter les employés du magasin pour les règles d’hygiène.

Plusieurs ont avoué qu’ils aimeraient en faire plus pour l’économie locale. « C’est vrai que je pourrais changer mes habitudes. On ne se pose pas assez de questions comme consommateur et on est pris dans un système », admet un homme rencontré chez Costco.

Plusieurs se sont aussi questionnés sur ce qu’était l’achat local. « On ne sait pas toujours quel commerçant est local ou non. Ça devient mêlant », déplore une dame.

Pourtant, plusieurs entreprises rivalisent d’imagination par les temps qui courent pour faciliter la vie des clients, en offrant notamment la livraison à domicile. Les gens rencontrés par Le Progrès ne semblaient toutefois pas intéressés à faire des recherches en ligne pour encourager les entrepreneurs d’ici.

« Je ne veux pas me compliquer la vie. J’ai besoin de sous-vêtements, d’un manteau, de légumes et de pain. Tout est ici. Pas besoin de courir deux ou trois magasins », image une dame qui sortait de chez Costco.

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«PAS D'ESPOIR» POUR L'ACHAT LOCAL

Certains fondent des espoirs sur la pandémie pour rendre les consommateurs plus responsables dans leurs achats, plus enclins à acheter local. 

« C’est vivre dans un monde de licornes de penser ça. En fait, l’achat local est une fumisterie, lance sans détour Damien Hallegatte, professeur en marketing au Département des sciences économiques et administratives de l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC) et auteur de l’ouvrage Le piège de la société de consommation. À court terme, il n’y a pas d’espoir. À moins que les gouvernements mettent en place des politiques protectionnistes. On tente en ce moment de culpabiliser le consommateur, de lui donner une part de responsabilité. Mais ce n’est pas le consommateur qui doit changer, mais le système. »

Selon le professeur de l’UQAC, l’économie de marché fait faire des choix « obscurs » aux consommateurs, lesquels  sont pris au piège dans une société de consommation. L’achat local vient plutôt en 3e et 4e positions dans les critères d’achat.

« Si le produit est local tant mieux, mais les gens ne sont pas prêts à se compliquer la vie ou à payer un peu plus cher pour l’avoir. On a plein de bonnes intentions. On le dit entre amis, qu’on veut encourager l’achat local, faire des choix responsables. Mais le marché est ainsi fait pour que ça ne traduise pas dans le panier. »

« Les Amazon, Walmart et Costco, c’est pratique. Tout est là, à un endroit. Pas besoin de faire un chemin de croix. Le côté pratique va l’emporter sur le local. Les gens vont décider d’aller là, même si le seul but des grandes entreprises cotées en bourse est de faire des profits. C’est leur seule préoccupation. C’est aussi une fumisterie de penser que ces entreprises veulent se montrer responsables envers la communauté. Chez les PME, je fais une distinction. Les entrepreneurs locaux ont souvent d’autres ambitions que faire de l’argent uniquement », analyse le professeur. 

L’achat local et l’environnement : même combat perdu d’avance, selon M. Hallegatte. 

« L’environnement, l’achat local, ça vient après. Par exemple, Apple est sans doute la pire entreprise en matière d’obsolescence programmée. C’est une catastrophe pour l’écologie. J’en parle à mes étudiants et ils ont quand même tous un iPhone. L’environnement n’est pas non plus une priorité pour le consommateur », constate le professeur, ajoutant que le marché actuel « va chercher nos plus bas instincts. »

Plus de coopératives locales ?

Sa collègue du département des Sciences économiques et administratives, Myriam Ertz, se montre toutefois plus optimiste et estime que la pandémie pourrait faire ressurgir plus de solidarité économique.  « Je pense que les gens vont se poser plus de questions après la crise. Ça va resserrer les liens sociaux. On avait perdu la notion de solidarité. »

« On est également en changement de paradigme. Il y a un recentrage sur les nations. On le voit en Europe, aux États-Unis et en Angleterre. Il y a une tendance lourde pour de nouvelles mesures protectionnistes. Des secteurs d’ici sont déjà sous protection, dont une partie de l’agriculture. Sans doute que d’autres secteurs seront ainsi régulés pour les sauver », estime Mme Ertz, professeure et responsable du Laboratoire de Recherche sur les Nouvelles Formes de Consommation (LaboNFC). 

Pour que l’achat local se traduise dans les habitudes de consommation, les citoyens doivent en voir les impacts positifs, immédiatement. 

« Les gens réagissent quand ça les touche directement. Les gens vont encourager le commerçant local lorsqu’ils verront les impacts sur eux. Pour l’heure, les gens n’y croient pas beaucoup. C’est vraiment lorsque les impacts positifs seront ressentis que ça fera une différence. »

Cette dernière prédit d’ailleurs que des commerçants changeront leur modèle d’affaires pour fidéliser leur clientèle. 

La formule coopérative risque d’émerger davantage dans les prochaines années. 

« De dire de venir acheter chez nous parce qu’on réinvestit dans la communauté, ce n’est pas suffisant. Ça reste de l’ordre de l’abstrait, comme les changements climatiques. Les gens ne voient pas d’impacts sur eux », prévient-elle.

« Les entreprises devront avoir une réflexion. Comment avoir plus d’impacts chez les citoyens ? La coopérative est un modèle d’avenir et qui a intérêt à se développer. La pharmacie pourrait permettre à des sociétaires d’avoir une part dans le commerce. Pour plusieurs, ça sera sans doute la seule façon de survivre, car ce modèle permet de proposer plus de valeurs aux consommateurs que les grandes chaînes. »