Les filles moins en forme dans les milieux défavorisés

La détérioration significative de la condition physique des adolescentes fréquentant les écoles secondaires des milieux défavorisés au Québec amène le professeur à l'Université du Québec à Chicoutimi (UQAC), Mario Leone, à tirer la sonnette d'alarme. Il veut que l'on soit en mesure de déployer des actions bien ciblées afin de renverser cette tendance qui aura des impacts majeurs à court, moyen et long termes pour la santé et le développement de ces futures femmes.
Mario Leone, professeur à l'UQAC, a étudié la condition physique des adolescentes fréquentant des écoles secondaires en milieux défavorisés.
À la demande du Quotidien, le kinésiologue a procédé à une analyse des résultats de l'étude qu'il a menée dans les écoles du Québec afin de vérifier l'état de la condition physique de 500 élèves des écoles primaires et secondaires, en croisant la variable de l'indice de richesse avec les résultats du test. La conclusion générale de l'étude a démontré que la situation générale chez les jeunes se détériore à partir de l'indice du VO2-MAX (capacité de transporter l'oxygène) et celle des adolescentes de milieux défavorisés a immédiatement attiré l'attention du scientifique.
« On ferait courir un groupe d'adolescentes du même âge et il est assuré qu'un observateur serait en mesure de déterminer à vue d'oeil, sans autre aide, celles qui proviennent d'un milieu défavorisé de celles qui proviennent d'un milieu favorisé. C'est très important comme différence », note le professeur, dont le téléphone n'a pas dérougi depuis que les chiffres de son étude ont confirmé les consultations inquiétantes de l'Institut de la statistique du Québec (ISQ) sur la condition physique des jeunes Québécois.
« Au niveau primaire, on constate une différence chez les jeunes filles et chez les garçons, reprend le professeur. Au niveau secondaire, cette différence s'amenuise chez les garçons des deux milieux alors que pour les adolescentes, elle s'accentue de façon importante par rapport à la situation du primaire. »
raisons à expliquer
Mario Leone a surtout hâte de soumettre cette découverte majeure à ses collègues des autres disciplines de la santé pour mieux saisir les raisons de cette détérioration accentuée de la condition physique des filles des milieux défavorisés, à partir du moment où elles font la transition entre le primaire et le secondaire.
Les spécialistes avaient déjà établi que les adolescentes cessaient de faire de l'activité physique plus hâtivement que les garçons. Le constat de Mario Leone montre qu'il y a une réalité encore plus préoccupante dans le groupe des adolescentes provenant des milieux défavorisés.
« On voit clairement qu'il y a un problème spécifique pour un groupe bien identifié. Ce que ça nous dit, c'est que c'est important de le découvrir et surtout de développer des stratégies d'intervention bien ciblées. Ce n'est pas vrai que nous allons régler les problèmes de condition physique chez les jeunes de Westmont de la même manière que nous allons le faire dans une école d'un secteur défavorisé du Saguenay-Lac-Saint-Jean », insiste Mario Leone.
Les chiffres publiés depuis deux semaines sur la détérioration de la condition physique des jeunes Québécois confirment l'approche préconisée par le professeur consistant à cibler les clientèles dans des politiques publiques bien définies par des spécialistes des différentes disciplines de la santé et de l'éducation. Ces statistiques présentées par l'ISQ et celles de l'étude du professeur Leone proviennent d'évaluations faites auprès de jeunes qui ont été soumis à l'influence des grandes initiatives « publiques-privées » des Cubes d'énergie ou de Québec en forme. Pour le professeur, il ne s'agit pas d'être d'accord ou non avec ces mesures. Le débat ne se situe pas à ce niveau.
« Mon opinion n'a pas d'importance. Ce qui est important ici, ce sont les chiffres à partir de mesures qui ont été prises de façon scientifique. Ce sont les propres chiffres du gouvernement qui démontrent que ça ne fonctionne pas et nos résultats vont dans le même sens. Selon l'Institut de la statistique, c'est dans la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean que l'obésité a le plus progressé, entre 2008 et 2016... », fait état le kinésiologue.
Quant à eux, les médecins constatent sur le terrain la véracité de ce que les études révèlent avec la croissance des cas de diabète de type 2 ainsi que des diagnostics d'hypertension chez les adolescents.
Bien cibler la clientèle
Mario Leone préconise le déploiement d'expériences plus modestes dans différents milieux pour cibler celles qui vont permettre d'améliorer la condition physique des jeunes, et réfère à celle de la triple médaillée olympique Caroline Brunet réalisée au Patro de Jonquière et dans un Patro de Montréal auprès de jeunes provenant de milieux défavorisés.
Kinésiologue de formation, Caroline Brunet part du principe qu'il y a dans les milieux défavorisés des jeunes dont les aptitudes physiques leur permettraient de réaliser des performances athlétiques intéressantes. Elle a donc contacté Mario Leone afin de lui faire part de son projet.
« On a décidé de former un groupe d'élèves d'âge primaire au Patro de Jonquière et un groupe d'âge secondaire dans un Patro de Montréal. Nous avons réussi à trouver du financement pour leur acheter des espadrilles, des chandails pour le sport et des passes d'autobus pour leur permettre de se déplacer. L'idée était de leur enlever toutes les barrières », raconte le chercheur.
Questionnaire complet
Le petit projet a été monté selon les principes d'une véritable recherche afin de vérifier l'impact d'un encadrement aussi serré sur le comportement des jeunes. Chacun des participants a aussi répondu à un questionnaire complet afin de bien établir tous les paramètres du milieu social en plus d'un questionnaire sur l'estime de soi.
« Avec le peu de budget pour la recherche, on a réussi à constater qu'au bout de deux mois, il y avait déjà un changement observable chez les jeunes. On est certains que si les jeunes prennent des habitudes, il sera possible qu'un certain nombre les conserve », explique le professeur.
Caroline Brunet a eu de la difficulté à compléter le projet en raison du financement, et ce, malgré le fait qu'il s'agissait d'un projet à très petit budget. Mario Leone est toutefois convaincu que cette approche sera la bonne et a présenté avec Caroline Brunet un autre projet de même nature qui serait réalisé en même temps dans des milieux défavorisés dans les villes, les régions et de très petites communautés.
Pour le professeur, les résultats des recherches confirment qu'il est temps de cesser de prêcher aux convaincus et d'atteindre les groupes qui ont vraiment besoin d'une intervention bien structurée pour leur permettre d'adopter des comportements qui auront un effet bénéfique sur leur santé à long terme.
« Comme il n'y a pas beaucoup d'argent, en réalisant de petites expériences, il sera possible d'ajuster le tir rapidement si nous constatons que les résultats ne sont pas au rendez-vous. On va éviter de dépenser des centaines de millions de dollars et se retrouver au bout de 10 ans dans une situation pire que celle que nous voulons corriger », a conclu Mario Leone.
Éviter les effets statistiques
Dans le croisement des variables, le chercheur a appliqué la méthode de la taille d'effet afin d'obtenir les résultats les plus représentatifs possible de la situation dans la réalité. Cette technique permet d'éviter les effets statistiques dans les résultats.
- L'indice de défavorisation du ministère de l'Éducation du Québec a été utilisé pour réaliser les comparaisons. Il s'agit d'un classement de 1 à 10 qui va de plus favorisé à plus défavorisé. Mario Leone a comparé les élèves dans les écoles classées 1 et 10 afin d'avoir la meilleure mesure possible en lien avec la variable du milieu de vie des jeunes. 
- Le terme politique publique utilisé définit des programmes développés et dispensés par l'État qui en assure son financement, son application ainsi que l'évaluation des résultats dans le temps. L'expression « public-privé » fait surtout référence à une participation financière de l'État pour une initiative privée sans obligation de mesure pour celui qui met en place l'initiative comme c'est le cas pour Québec en forme ou les Cubes d'énergie.
- En 1982 le professeur Luc Léger de l'Université de Montréal a mis au point la méthode d'évaluation du VO2-MAX pour évaluer la capacité physique. Il a en même temps réalisé une vaste étude auprès des jeunes. Les données recueillies à l'époque permettent aujourd'hui à Mario Leone de comparer l'évolution dans la société québécoise pour cette variable importante pour mesurer l'état de santé des jeunes. Louis Tremblay