Les bars proposent une solution pour survivre

Guillaume Roy
Guillaume Roy
Initiative de journalisme local - Le Quotidien
Avec les consignes de la santé publique en vigueur, les bars ne sont pas près de rouvrir. Pour passer à travers la pandémie, la Nouvelle association des bars du Québec (NABQ), lancée officiellement mardi dernier, demande au gouvernement de permettre la vente de boisson pour emporter, une mesure qui permettrait de maintenir la vitalité des artères commerciales partout en province.

Les bars ont été parmi les premiers établissements de la province à fermer le 15 mars dernier et Pierre Thibault, le copropriétaire de la Taverne Saint-Sacrement, à Montréal, s’attend à ce qu’ils soient les derniers à rouvrir. « La distanciation sociale sera très difficile à mettre en place dans les bars, alors on propose des solutions pour éviter de voir des bars faire faillite », soutient l’homme qui est derrière la création de la NABQ.

Le projet a commencé sous la forme d’un cri du coeur avec le slogan « Un bar, c’est une PME », pour convaincre le gouvernement fédéral de permettre aux bars d’avoir accès aux programmes d’aide financière, dont le prêt sans intérêt allant jusqu’à 40 000 dollars.

Ce montant d’aide a permis de payer les frais fixes et les fournisseurs, mais les bars veulent maintenant être en mesure de générer des revenus. Alors que les restaurants peuvent vendre de la nourriture et de l’alcool pour emporter, ou même en faire la livraison, la réglementation interdit aux bars de vendre de l’alcool pour emporter.

Contourner le règlement

Les établissements avec un permis d’alcool de restaurant rivalisent d’originalité pour en faire la livraison. Le Saint-Bock à Montréal s’est notamment associé à un chef de réputation mondiale... le chef Boyardee, pour assurer la livraison d’alcool. Pendant ce temps, les propriétaires d’établissement avec un permis d’alcool de bar doivent rester fermer, ou, pour ceux qui ont permis de restauration en plus, se contenter de vendre de la bouffe pour emporter, ce qui n’est généralement pas leur créneau qui génère des profits.

En voulant jouer selon les règles, et permettre aux clients de boire sans manger, les détenteurs de permis d’alcool de bars se retrouvent donc le bec à l’eau. Le Décanteur, un bar à vin situé à Alma, fait partie du lot.

« On ne voulait pas miser sur la bouffe pour permettre à nos clients de venir boire une petite coupe de vin sans manger, explique Alain Tremblay, un des trois propriétaires. Le permis de bar permet aussi de rester ouvert plus tard, jusqu’à 3 heures du matin, mais cet avantage ne sert plus à rien et on n’a plus aucune rentrée d’argent. »

Tout comme le revendique la NABQ, Le Décanteur aimerait pouvoir vendre de l’alcool pour la consommation à domicile. « En tant qu’entrepreneurs, on est habitués à faire face à différents problèmes et on a des solutions. Laissez-nous être imaginatif », lance-t-il au gouvernement, avant d’ajouter qu’il ne sent pas beaucoup d’appui de la part de la Ville pour aider les commerçants en ces temps de crise.

Au bord de la faillite

Après deux mois sans revenus, plusieurs bars sont sur le point de fermer, ce qui pourrait défigurer plusieurs centres-ville de la province, estime Pierre Thibault, que ce soit dans les grandes ou les petites villes. « On voit la catastrophe qui s’en vient si le statu quo perdure », dit-il. L’Association des sociétés de développement commercial de Montréal a déjà annoncé son soutien aux démarches de la NABQ et ce dernier s’attend à voir d’autres appuis de taille se joindre prochainement.

À Gatineau, le maire Mathieu Pedneaud-Jobin a envoyé une lettre au ministre de l’Économie Pierre Fitzgibbon, le 5 mai dernier, pour appuyer les démarches de la sommelière de réputation internationale et propriétaire de Soif Bar à vin, Véronique Rivest, qui souhaite vendre des produits à emporter. Dans une entrevue accordée à Radio-Canda, ce dernier soutient qu’il serait logique de permettre aux bars de vendre des produits alcoolisés pour emporter, tout comme c’est légal de le faire pour les restaurants. « Plusieurs provinces canadiennes ont pris la décision de permettre aux bars de vendre de l’alcool pour emporter, ce qui bénéficie notamment à des entreprises situées à un jet de pierre de chez nous à Ottawa », a-t-il raconté.

Depuis le 12 mai, 261 établissements se sont inscrits pour devenir membre de la NABQ, dont la microbrasserie La Chouape, à Saint-Félicien au Lac-Saint-Jean, qui aimerait justement pouvoir vendre ses produits aux clients à partir de son bar du centre-ville. « Ô Mets Chinois et tous les restaurants du centre-ville peut vendre mes bières pour emporter, mais je ne peux pas le faire moi-même », remarque le propriétaire, Louis Hébert.

À Trois-Rivières, Isabelle Saint-Pierre, propriétaire du Nord-Ouest Café, estime que la vente d’alcool pour emporter lui permettrait de faire rouler son inventaire et de faire rentrer de l’argent. « Il n’y aura pas de recette miracle et c’est la seule façon de faire un peu d’argent à court terme », remarque l’entrepreneure qui ne sait pas quand elle pourra rouvrir ses portes.

Pierre Thibault note que l’on retrouve tout près de 2000 bars dans la province, qui génèrent des ventes de 760 millions de dollars ainsi que 30 000 emplois. « On ne peut pas laisser tout ce monde-là de côté. Tout ce qu’on demande, c’est une mesure temporaire qui nous donne le droit de vendre de l’alcool pour consommation à domicile pendant la crise », dit-il, avant d’ajouter qu’une telle mesure ne coûterait rien au gouvernement.

Allègement réglementaire

Selon Mathieu Saint-Amand, le directeur des communications du cabinet du ministre de l’Économie et de l’Innovation (MEI), « ce cadre législatif est un compromis qui s’est bâti dans le temps entre autres pour respecter nos engagements internationaux ». Pourtant, plusieurs provinces comme l’Ontario, la Saskatchewan, l’Alberta, Terre-Neuve, la ville de New York et plusieurs États américains ont permis aux bars de vendre de l’alcool pour emporter.

Louis Hébert

La NABQ a déjà embauché des lobbyistes pour convaincre le gouvernement de déposer un décret ministériel pour permettre la vente d’alcool à emporter dans les bars. Questionné pour savoir si le MEI envisage une telle option à court terme, Mathieu Saint-Amand a répondu que le gouvernement avait amorcé un «exercice d’allègement réglementaire».

La révision du cadre législatif était déjà un projet en cours avant la pandémie. Malgré les demandes de précisions pour savoir si le ministère comptait agir à court terme, il a été impossible d’en savoir plus sur les intentions du gouvernement.