Carolyne Dufour, du Comité de sécurité alimentaire de Chicoutimi, Maude Gravel, du Carrefour communautaire Saint-Paul, et Cynthia Bergeron, conseillère pour À vos marques, santé, m'accompagnaient durant les emplettes.

L'épicerie avec 70$ en poche: mission impossible?

Ayant bien du mal à joindre les deux bouts, plus de 15 % de la population régionale vit d'insécurité alimentaire. À l'occasion du mois de la nutrition, le Carrefour communautaire Saint-Paul m'a invité à faire une expérience. Dans la peau d'une mère monoparentale d'un enfant de six ans et travaillant au salaire minimum, j'ai dû planifier mes repas de la semaine et faire mes emplettes avec le maigre budget à ma disposition. Un exercice ardu, où la débrouillardise et l'imagination étaient de mises. Voici donc mon expérience, réalisée pour Le Progrès-Dimanche.
Mercredi, 9 h 30
Je me rends au carrefour communautaire Saint-Paul de Chicoutimi. Carolyne Dufour, chargée de projet au Comité de sécurité alimentaire de Chicoutimi, Cynthia Bergeron, conseillère pour À vos marques santé, et Maude Gravel, du Carrefour communautaire, m'attendent. Ce sont elles qui me feront vivre l'expérience de l'insécurité alimentaire.
Je ne m'attends pas à grand-chose, mais je ressens un petit stress. Rapidement, on me soumet la mise en scène, soigneusement créée par les trois jeunes femmes. Je me plonge donc dans l'univers de Sylvie Gagnon, qui doit user d'imagination pour bien manger, semaine après semaine.
J'apprends que je dois planifier mon épicerie avec un budget de 70$. Sept déjeuners, sept dîners et sept soupers pour deux personnes; moi et mon petit Émile. Je dois également planifier 10 collations que mon fils mangera à l'école. Ouf.
On me donne les circulaires des différents supermarchés de Chicoutimi. Après les avoir feuilletés, j'achèterai mes produits dans deux épiceries que j'ai ciblées en raison des prix plus bas.
Je pense à mes menus de la semaine.
Je n'ai pas droit au gaspillage ni à l'erreur. Tout doit être planifié minutieusement.
10 h 30
Armée de ma calculatrice, je débarque au premier supermarché. Carolyne, Cynthia et Maude m'accompagnent, mais elles ne m'aideront pas. Elles m'observent, prennent en note mes choix.
Premier constat: je ne dévaliserai pas les étalages de fruits et légumes; je n'en ai pas les moyens. Un sac de pommes, trois bananes, un brocoli et un sac de carottes feront l'affaire, surtout que ces produits sont en solde cette semaine. J'ajoute un cinq livres de pommes de terre. Pas cher et toujours pratique.
J'ai pensé faire un pâté chinois et un macaroni à la viande. Des plats pas trop coûteux et qui feront des lunchs parfaits, pour mon fils et moi.
Les côtelettes de porc sont moins chères cette semaine. Parfaites avec des pommes de terre au four et des petits bouquets de brocolis. J'ajoute à mon épicerie un paquet de cuisses de poulet. Des hot chicken et des sandwichs au poulet nous dépanneront.
Deuxième constat: je ne peux pas me permettre de la viande à tous les repas. Des oeufs, du lait et du pain sont essentiels. Des crêpes et des sandwichs aux oeufs seront au menu.
Le plus souvent possible, j'opte pour les marques maison. À vrai dire, je n'ai pas vraiment le choix. Je choisis les céréales qui ont un important rabais. Même chose pour le yogourt.
Vers la fin de l'exercice, Carolyne se permet un petit commentaire. «Tu n'achètes aucune sucrerie pour l'enfant?», me dit-elle. Je n'y avais pas pensé. Je calcule donc combien d'argent il me reste.
J'ajoute un paquet de biscuits pour Émile dans le panier. Deux dollars pour des biscuits aux brisures de chocolat. Et hop, une boite de «Diner Kraft» ! Je regarde le panier garni des autres clients. Je me surprends à les envier...
Troisième constat: adieu la bière ou le vin. Je n'en ai aucunement les moyens. Même chose pour le café. Je devrai donc m'en passer cette semaine.
Je choisis du jus congelé, en raison du prix. Il ne me reste plus beaucoup d'argent et je dois ajouter une bouteille de ketchup. C'est l'article que m'ont imposé les filles.
11 h 45
L'exercice a été ardu. Une fois les deux épiceries visitées, il me reste 68 sous en poche. Je désire acheter une petite surprise à Émile. Une barre de chocolat? Non, trop cher, finalement. J'opte donc pour une quatrième banane.
Mes emplettes sont terminées. Je planifie mes menus de la semaine et les collations d'Émile. Finalement, j'aurai de la difficulté à manger à ma faim pour que le petit soit rassasié. Je devrai me priver. J'imagine mal l'état de mon frigo si j'avais dû faire des provisions de papier hygiénique, farine, margarine, etc.
Les dernières journées de la semaine seront difficiles. Je devrai même compter mes tranches de pain.
Je m'appelle Sylvie Gagnon. J'ai 35 ans et je travaille 40 heures par semaine dans une boutique de vêtements. Je gagne 10,15 $ de l'heure (salaire minimum). J'ai un petit garçon de six ans, Émile, dont j'ai la charge complète. Son père ne peut pas m'aider financièrement, puisqu'il est actuellement sans emploi. Je dois donc subvenir seule à mes besoins et à ceux d'Émile, qui est en première année. Avec mon salaire et les allocations gouvernementales que je reçois, mon budget mensuel est de 2096 $. Je dois payer 1800 $ pour mes comptes, ma voiture et mon loyer chaque mois. Après calculs, il me reste donc 70 $ par semaine pour mon épicerie.
15% de la population régionale vit d'insécurité alimentaire, c'est- à-dire craint de ne pas avoir assez d'argent pour manger convenablement.
À Montréal, ce taux est de 22%.
Le prix des produits augmente sans cesse. En 2006, le coût d'une épicerie régulière (pour un adulte et un enfant) était de 64,76$.
En 2009, il était de 80,02$.
Aujourd'hui, on parle d'un montant de 101,76$.
Seuil de la pauvreté au Québec: 19 496$
Revenu annuel au salaire minimum (40 heures par semaine): 21 112$