Mélanie Boivin, directrice générale du Centre d’amitié autochtone du Lac-Saint-Jean, souhaite travailler de pair avec la Cité étudiante Roberval pour trouver des solutions.
Mélanie Boivin, directrice générale du Centre d’amitié autochtone du Lac-Saint-Jean, souhaite travailler de pair avec la Cité étudiante Roberval pour trouver des solutions.

L’enjeu des langues autochtones se transporte en classe à la Cité étudiante de Roberval

Guillaume Pétrin
Guillaume Pétrin
Le Quotidien
Une situation vécue à la Cité étudiante Roberval par des adolescents d’origine autochtone a récemment interpellé Mélanie Boivin, directrice générale du Centre d’amitié autochtone du Lac-Saint-Jean.

Une mère a dénoncé sur Facebook que sa fille avait été d’une certaine façon brimée en classe dans son droit de s’exprimer dans sa langue d’origine.

« On ne veut pas trop mettre l’emphase sur cet événement-là spécifiquement, mais encore aujourd’hui, nos jeunes adolescents se sentent mis à part. Ils sont en développement de leur identité et la fierté culturelle est fragile, alors si on peut travailler avec les écoles pour mieux valoriser la culture et nos gens dans ce qu’ils sont. »


« Je comprends que cela peut importuner les professeurs, mais il faut que l’on trouve une façon de faire pour que les jeunes puissent se parler dans leur langue. »
Mélanie Boivin

La directrice générale soutient que cela fait au moins trois ans qu’elle entend parler de situations semblables et espère que la nouvelle année apportera son lot de solutions. « On est en 2020 et on vient de terminer l’Année internationale des langues autochtones. »

Selon elle, ils sont plus de 60 élèves autochtones, Innus et Atikamekw, à fréquenter la Cité étudiante. Elle affirme que même si le problème concerne principalement l’usage de leur langue maternelle respective, les enjeux pour chacune des deux communautés sont bien différents.

Sur les 630 élèves qui fréquentent la Cité étudiante, environ 75 sont d'origine autochtone, soit un peu plus de 10 %.

« L’enjeu des Atikamekw, c’est de savoir où ils peuvent parler la langue et l’enjeu des Innus, c’est comment ils peuvent protéger leur langue. Mais dans les deux cas, il faut valoriser leur langue », soutient Mme Boivin.

Bien consciente que le sujet est délicat, Mélanie Boivin se défend bien de vouloir s’ingérer dans la gestion en classe des enseignants.

« Pour les Atikamekw, leur langue maternelle est très forte alors ils s’expriment entre eux en atikamekw. Souvent, lors des cours, ils vont se parler à l’intérieur de la classe en atikamekw, et là, les professeurs vont les inviter bien évidemment à parler en français. C’est quand même un droit fondamental de parler sa langue et on ne veut pas s’ingérer dans la gestion de la classe. Je ne veux pas dire aux professeurs que ce n’est pas ça qu’il faut faire, car ils peuvent gérer leur classe comme ils veulent. Je veux surtout exprimer que la langue fait partie de leur culture et de leur identité. »

L’époque des pensionnats n’est pas si lointaine et les blessures sont encore fraîches dans la mémoire de plusieurs peuples autochtones, note-t-elle. « À partir des pensionnats, on a voulu cesser qu’ils parlent leur langue et on les a brimés. Je comprends que cela peut importuner les professeurs, mais il faut que l’on trouve une façon de faire pour que les jeunes puissent se parler dans leur langue. »

solutions

De son point de vue, il existe de multiples solutions et elles devront s’actualiser le plus tôt possible, car de plus en plus d’Autochtones quittent les réserves pour s’installer en zone urbaine.

« La langue est un grand enjeu. Ça demeure quand même fragile quand les Autochtones arrivent en milieu urbain. Il faut qu’ils aient des occasions de parler leur langue. Je me suis engagée avec la Cité étudiante à trouver un espace et à faire des groupes de discussions pour que les jeunes puissent avoir l’occasion de s’exprimer en atikamekw, par exemple, pendant l’heure du dîner. On va continuer de collaborer avec l’école. »

Parmi les autres pistes de solution, elle nomme vouloir continuer la sensibilisation auprès du personnel enseignant sur ces différents enjeux.

La directrice générale du Centre d’amitié autochtone croit aussi que les langues autochtones devraient être valorisées au même titre que n’importe quelle autre langue. « Pourquoi peut-on apprendre l’anglais ou l’espagnol comme cours optionnel ? J’aimerais ça développer des cours optionnels pour que nos Autochtones aient l’occasion d’apprendre leur langue, car ils n’ont pas accès à ça. Quand ils quittent la communauté, qui leur montre leur langue ? »

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LA MÊME CONSIGNE POUR TOUS LES ÉLÈVES

Pour Sylvain Bouchard, directeur de la Cité étudiante Roberval, il va de soi que la langue parlée en classe est le français.

« C’est une situation vraiment pas compliquée. Je reçois 70-75 élèves autochtones et en étant dans une commission scolaire francophone, j’ai comme mandat de leur montrer le français, les mathématiques et les autres matières dans la langue française. »

Il raconte que son directeur adjoint a pris le temps de rencontrer certains élèves à ce sujet pour expliquer les raisons d’une telle consigne. « Mon directeur adjoint a rencontré les jeunes et leur a expliqué qu’ils avaient le droit de parler leur langue, car il faut la garder. C’est une langue ancestrale. Mais dans un cours, c’est important que l’enseignant comprenne ce que les jeunes disent. La rencontre ne s’est pas faite dans l’animosité ou dans le but de les punir. »

Sylvain Bouchard affirme que la consigne est valable pour tous les élèves, peu importe leur origine, et ne discrimine personne. « C’est valable tant pour les Québécois, les Autochtones que les autres nationalités. Il y a deux ou trois ans, nous avons eu deux Italiennes et elles parlaient en italien dans les classes. Nous leur avons expliqué qu’elles devaient parler en français pendant les cours pour qu’elles puissent l’apprendre. »

Le directeur croit qu’une telle consigne simplifie aussi la gestion de classe pour les enseignants. « Naturellement, quand les élèves arrivent en classe, pour une question de gestion de classe, d’encadrement, d’apprentissage et de suivi pédagogique, c’est tout indiqué que les élèves s’expriment en français. Quand on a 30 élèves dans une classe et que l’enseignant ne sait pas ce qu’il se dit, ça peut devenir compliqué. »

À l’extérieur de la classe, le directeur ne voit aucun problème à ce que les jeunes parlent dans leur langue d’origine. « Je me promène dans les corridors et il y en a plusieurs qui parlent couramment leur langue maternelle, soit l’innu ou l’atikamekw, et on n’a aucun problème avec ça. Ça fait 50 ans que la Cité étudiante reçoit des élèves autochtones et ça ne cause aucun problème qu’ils parlent leur langue. »

Ouverture

Sylvain Bouchard sait très bien que les élèves autochtones seront de plus en plus nombreux à fréquenter la Cité étudiante. Pour l’instant, sur les 630 élèves, environ 10 % sont autochtones. D’ailleurs, il croit que l’école a toujours été accueillante et il confirme être ouvert aux différentes pistes de solutions proposées afin de poursuivre cette tradition.

« Il y a comme un exode, donc il y a plus d’élèves autochtones qu’avant. Il y a eu une augmentation, car bon an, mal an, j’avais en moyenne entre 45 à 55 élèves autochtones. L’année prochaine, je m’attends à en avoir plus. »