Le visage de nos villes après la crise

Les pistes cyclables, les rues piétonnières et les terrasses poussent un peu partout dans la province depuis le début de la pandémie. Verrons-nous le visage des villes changer après la crise ?

Depuis des siècles, les pandémies ont façonné les villes. L’urbanisme a d’ailleurs été créé au tournant du 19e siècle pour faire face à l’éclosion de virus en milieu urbain. 

Néanmoins, les urbanistes sont divisés sur les effets de la pandémie sur les villes. Certains pensent qu’on assistera à un exode vers les banlieues ; d’autres croient au maintien du statu quo. Pour l’instant, il est trop tôt pour se prononcer, disent-ils. Les réponses arriveront dans les prochaines années.

« Si la peur de l’autre et l’appel du foyer pour le télétravail et les loisirs persistent dans de fortes proportions, les retombées urbanistiques seront nombreuses »,

avance le géographe et urbaniste Martin Simard, aussi professeur à l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC). 

Depuis plusieurs décennies, une individualisation des modes de vie est observée. La piscine creusée et la télévision ont peu à peu remplacé la piscine publique et le cinéma. L’idéal de la grande maison en banlieue était déjà présent avant la pandémie, mais pourrait être accentué par la crise, selon Martin Simard.

La Ville d’Alma a pris la décision de fermer la rue Sacré-Coeur du vendredi au dimanche, du 24 juin au 7 septembre, afin de dynamiser le centre-ville.

Au profit des localités

La pandémie pourrait aussi accélérer le déplacement des gens vers des villes plus petites. « [Les villages voisins de Saguenay] risquent d’attirer de nouveaux ménages provenant de cette ville moyenne. [Mais] il se pourrait aussi qu’il n’y ait pas de changement », explique Martin Simard.

Cette réalité était déjà présente avant la pandémie. Saint-Honoré en est un bon exemple. Le nombre de résidants y a triplé en seulement une dizaine d’années, avec la construction de nouveaux quartiers. Le nombre de commerces a aussi explosé, avec l’arrivée massive de nouveaux résidants.

Selon Martin Simard, la population n’assistera pas à un exode des Montréalais vers la campagne, mais plutôt à des déplacements à l’intérieur des régions.

Une majorité d’urbanistes demeurent critiques quant à ce déplacement vers les banlieues. L’augmentation des gaz à effet de serre, la perte de terres agricoles et un mode de vie qui décourage la marche et favorise l’obésité sont quelques-uns des désavantages soulevés. 

Ces arguments ont perdu en force au cours des derniers mois. Plusieurs personnes ont pointé du doigt la densité dans les villes pour expliquer l’explosion des cas à certains endroits. L’étalement urbain a parfois été vu comme une solution. 

Mais quitter la ville pour la banlieue ne réglerait pas nécessairement le problème ; les allées et venues à l’international seraient la principale cause de contagion, selon plusieurs chercheurs.

« Il faut continuer de voir les mérites de la densification, explique Geneviève Cloutier, directrice du Centre de recherche en aménagement et développement de l’Université Laval. Ça ne veut pas dire mettre des tours de 25 étages à Saguenay, mais d’utiliser l’espace de manière intelligente, de manière économe. »

À Chicoutimi, vendredi matin, c'était l'heure des grands préparatifs pour la première soirée piétonne de la rue Racine, de 17h à 23h.

Repenser l’urbanisme 

Partout dans la province, la population voit éclore différents projets d’urbanisme pour faire face à la pandémie. Au Saguenay–Lac-Saint-Jean, par exemple, Chicoutimi, Jonquière et Alma ont piétonnisé plusieurs rues afin que les citoyens puissent profiter d’un été, et ce, malgré l’annulation des festivals et des célébrations. 

Selon Genevière Cloutier, la crise pourrait être un bon moment pour repenser l’aménagement des villes.

Plusieurs écoles primaires de la province ont décidé de donner les cours à l’extérieur depuis le retour en classe. « Pour ne pas faire la même chose au cégep ou à l’université ? », s’interroge Mme Cloutier. 

Dans la ville de Tallinn, en Estonie, les autorités ont piétonnisé l’entièreté du centre-ville. Bogota, en Colombie, a aménagé 117 kilomètres de pistes cyclables temporaires.

Créer davantage de milieux de vie extérieurs serait une bonne façon de favoriser les contacts sociaux, tout en réduisant les risques de contamination, selon la chercheuse. « Est-ce qu’on pourrait ajouter des bancs, des placotoires, aménager les parcs et amener les gens dans la nature ? », demande-t-elle. 

Selon elle, les mesures permettraient aussi de rompre l’isolement de certaines personnes. Ces initiatives donneraient un accès à l’extérieur pour les gens qui n’en ont pas.

Permettre les barbecues dans les parcs, créer des jardins urbains ou encore aménager des espaces pour les food trucks sont autant de mesures simples pour égayer la vie dans les villes, selon Mme Cloutier.

Une collaboration étroite entre les experts de la santé publique et les urbanistes seraient bénéfiques, ajoute-t-elle. « Ça se fait depuis une dizaine d’années et on aurait intérêt à le faire davantage »,

insiste Geneviève Cloutier, pour qui cette coopération améliorerait la santé générale des gens et permettrait aussi la mise en place de mesures sanitaires plus efficaces. 

Ce ne sont pas que les urbanistes qui sont concernés, croit Mme Cloutier. « Des architectes pourraient créer des centres sportifs ou des amphithéâtres qui peuvent accueillir les gens pendant les crises. Les designers pourraient proposer des matériaux antiseptiques pour le mobilier urbain. »

À Chicoutimi, la rue Racine était piétonne pour une première fois vendredi soir, de 17h à 23h.