Le suicide chez les aînés, une réalité

Isolement, maltraitance, abus... Les problématiques vécues par les personnes âgées sont de plus en plus dénoncées et font prendre conscience d’autres situations parfois moins fréquentes, mais tout aussi sombres. L’Association québécoise de prévention du suicide estime ainsi que chaque année dans la province, environ 140 aînés de plus de 65 ans s’enlèvent la vie. Explications sur les causes, à une ère où les repères religieux et sociaux sont chamboulés, et sur les moyens de prévention mis en place.

« Ce n’est pas parce qu’on est un aîné qu’on est vacciné contre la détresse. »

Directeur général du Centre de prévention du suicide 02, André Houle souligne que les personnes âgées ne sont pas exclues de ces phénomènes. Selon lui, on porte peut-être davantage attention à cette tranche de la population, depuis quelque temps. « Ça fait émerger publiquement une problématique qui était possiblement là avant, et qui devient plus évidente. Il y a une prise de conscience. »

Les policiers sont souvent appelés à intervenir pour des cas de suicide, et ils remarquent aussi que la détresse n’épargne personne. C’est justement un lieutenant de la Sécurité publique de Saguenay qui a fait part de la situation au Progrès, après que de tristes évènements soient survenus dans un court laps de temps.

La moyenne d’âge de ceux qui tentent de s’enlever la vie reste tout de même très jeune, autour de 17 ans. C’est peut-être pour cela qu’il est si déconcertant de voir que les aînés sont aussi touchés.

« La religion leur imposait une certaine vision de la vie. Maintenant, ce n’est plus autant une contrainte », fait valoir André Houle.

Le tissu social a aussi changé énormément. « Avant, c’était facile de trouver de l’aide dans son milieu, au sein des grandes familles. »

La légalisation de l’aide médicale à mourir en décembre 2015 a également bousculé les perspectives. « La réflexion autour de ça vient comme banaliser le suicide assisté. Dans certains cas de souffrance extrême en fin de vie, c’est tout à fait acceptable, nuance André Houle. Cependant, en tant qu’organisme qui travaille à sauver des vies, on se questionne sur la valeur de notre oeuvre. Il faut intercepter les gens avant qu’ils en viennent là dans leur cheminement. Sinon, ça devient trop facile de passer à l’acte. Il faut entretenir l’étincelle de vie qui reste dans le coeur et l’esprit. »

Par exemple, on peut traîner des idées noires pendant des années, qui en viennent à prendre de plus en plus de place lorsqu’on se retrouve plus isolé et qu’on n’a pas demandé de l’aide avant.

« À 55 ans, on est encore sur le marché du travail, on a un réseau social large, on se sent valorisé. Qu’est-ce qui arrive 10 ans plus tard, quand on prend sa retraite et qu’on a déjà des idées suicidaires ? », illustre le directeur général.

L’employabilité et la séparation amoureuse sont d’autres facteurs identifiés. André Houle se rappelle une dame de 83 ans, qui s’est retrouvée démunie après le décès de son mari. « Elle avait besoin de voir un psychologue. On lui a dit que quelqu’un voulait la rencontrer. Quand elle a su qui c’était, elle s’est écriée qu’elle n’était pas folle ! Il y a encore beaucoup de tabous. »

Le directeur général du Centre de prévention du suicide 02, André Houle, souligne que la détresse atteint toutes les parties de la société.

Des Sentinelles à l’affût

Les particularités des aînés ont amené le Centre régional de prévention du suicide 02 à mettre en place un programme Sentinelles spécial pour eux.

Les Sentinelles sont des bénévoles formés pour reconnaître les signes précurseurs du suicide et faire le lien avec les ressources d’aide. Les adultes significatifs qui côtoient des personnes âgées sont ciblés pour s’outiller, alors que celles-ci sont souvent réticentes ou dans l’incapacité de demander de l’aide.

« C’est un langage différent, une approche différente, indique le directeur général du centre André Houle. Ce n’est pas évident de poser la question ‘‘pensez-vous au suicide ?’’»

Le centre de prévention a développé des partenariats avec d’autres organisations, comme L’APPUI pour les proches aidants d’aînés et la société Alzheimer de la Sagamie. Il est possible que des bénévoles se rendent dans des salons funéraires, pour être attentifs aux proches qui vivent le deuil d’une personne qui s’est suicidée.

Le service gratuit Pair est aussi offert par le centre régional. Il s’agit d’une surveillance téléphonique à distance où on s’assure de la santé de l’abonné par un appel quotidien. « On a déjà sauvé des vies avec ça », mentionne André Houle.

Selon lui, le plus gros défi est de rendre le sujet acceptable dans une conversation. « C’est comme le cancer. Il y a quelques années, il n’y a pas grand monde qui disait être atteint ouvertement. Il faut réussir à parler du suicide correctement. On a aussi vraiment à coeur que le citoyen prenne en charge la santé mentale. Les saines habitudes de vie, ce n’est pas juste physique. »

Groupes Transition

Les hommes représentent 80 % des suicides. Les groupes Transition sont ouverts spécialement pour eux, afin d’offrir un espace d’expression, de partage, d’entraide et de libération des tensions. Le centre de prévention en gère huit, qui accueillent chacun une dizaine d’adultes encadrés par un intervenant professionnel.

« C’est formidable de constater ce qu’il se fait là. Il peut y avoir un jeune de 25 ans assis à côté d’un homme de 65 ans, et les deux se parlent et s’entraident », raconte M. Houle. Celui-ci rappelle que le service d’aide téléphonique Tel-aide est maintenant hébergé au même endroit que le Centre de prévention du suicide, ce qui permet de mieux guider les gens et mieux utiliser les ressources. « Curieusement, on reçoit beaucoup moins d’appels la nuit. C’est ce que sous-entend la prévention, de diriger vers les bonnes ressources au bon moment », croit André Houle.