Le retour du bar rayé inquiète les gestionnaires et les pêcheurs.

Le saumon en danger

Les gestionnaires de rivière et les pêcheurs s'inquiètent de la présence du bar rayé dans les rivières à saumon du Saguenay. C'est du jamais-vu dans l'histoire de la pêche sportive au Saguenay-Lac-Saint-Jean. Cette population, qui a été réintroduite dans le fleuve Saint-Laurent en 2002, a gagné le Saguenay depuis 2005 avant de se retrouver dans les rivières à saumon. Sa répartition ne cesse d'augmenter et sème l'inquiétude.
Dans la nuit du 9 juillet, le barrage installé à l'entrée de la rivière Petit-Saguenay a dénombré 24 bars rayés. Des spécimens ont été capturés dans la rivière Sainte-Marguerite à Sacré-Coeur et dans la rivière à Mars à La Baie. Aucune capture n'a été faite encore dans la rivière Saint-Jean-Saguenay à L'Anse-Saint-Jean, mais l'embouchure de la rivière et la zone aval sont des secteurs peu fréquentés par les pêcheurs.
Les gestionnaires de rivière parlent d'une situation d'urgence. « Ça fait des millions de dollars qu'on injecte dans la protection de nos rivières pour protéger le saumon et améliorer la productivité. Si le bar rayé remonte la rivière, ce n'est sûrement pas pour manger des cailloux. C'est pour se nourrir de tacons », estime Mario Dallaire, coordonnateur de la rivière à Mars à La Baie.
« Aujourd'hui, il s'est capturé plus de bars rayés que de saumon dans notre rivière, constate-t-il, lui qui craint également pour la population de truite de mer qui connaît une baisse depuis les deux dernières années dans la rivière à Mars. Depuis trois ans, je crie au loup en ce qui concerne la présence du bar rayé dans les eaux du Saguenay qui coïncide avec la baisse du nombre de truites de mer. Son arrivée dans nos rivières à saumon m'inquiète énormément », fait-il valoir.
Sainte-Marguerite
Dans la rivière Sainte-Marguerite, les pêcheurs de saumon ont capturé trois bars rayés dans la fosse numéro un les 3 et 4 juillet. « On attend les rapports des scientifiques. Le bar rayé est une belle histoire de réintroduction. Il ne faut pas que les pêcheurs se mettent à détester ce poisson pour les mauvaises raisons. Les scientifiques font ce qu'il y a à faire dans ce dossier, mais comme c'est une espèce sur la liste des poissons disparus au fédéral, les démarches sont plus longues quand vient le temps de faire des interventions », commente Valérie Maltais, directrice générale de la rivière Sainte-Marguerite.
Claude Poirier, directeur du Club de pêche Alcan sur la branche nord-est de la rivière, parle quant à lui de tragédie. « Ça va sûrement affecter l'industrie de la pêche au saumon. J'ai l'impression qu'on vient de créer un monstre avec l'introduction de cette espèce. Les biologistes ne savaient pas qu'il allait remonter le Saguenay et encore moins dans les rivières à saumon. Si sa migration continue d'augmenter, ce sera un désastre », dit celui qui oeuvre sur la Sainte-Marguerite depuis 30 ans.
Richard Bernier, directeur général de la rivière Petit-Saguenay, se dit inquiet de voir arriver ce poisson dans les rivières à saumon du Quatuor du fjord. « Il en a passé 24 en une seule nuit, ce qui monte à 30 le nombre de bars rayés dans notre rivière. Ça nous inquiète, s'ils sont rendus dans la rivière, c'est sûrement pour s'alimenter de tacons et d'alevins, présume le gestionnaire. Le saumon monte dans les rivières pour frayer, pas pour se nourrir, mais ce n'est pas le cas du bar rayé qui vient ici pour s'alimenter. Nous avons une chute à la fosse du barrage à environ sept kilomètres de l'embouchure, on espère qu'il ne soit pas en mesure de passer cet obstacle. »
Pêcheurs inquiets
Les réseaux sociaux et les sites de pêcheurs sur Internet ont connu une forte activité en fin de semaine et les pêcheurs ne prennent pas de raccourci pour affirmer que le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs a perdu le contrôle de la situation avec le bar rayé du fleuve Saint-Laurent.
Les pêcheurs de truites de mer sur le Saguenay se plaignent qu'ils ne sont plus capables de la pêcher dans le Saguenay, car ils ont constamment un bar rayé au bout de leur ligne. 
Les recherches scientifiques et les constatations des pêcheurs ne vont pas à la même vitesse. Les pêcheurs et les gestionnaires de rivières trouvent ridicule que les scientifiques ne puissent pas conserver les captures de bar rayé effectuées sur les rivières à saumon pour évaluer le contenu de leur estomac et savoir s'ils se nourrissent de saumoneaux.
Les scientifiques disent que le régime alimentaire du bar rayé est composé de nombreuses espèces d'eau salée et d'eau douce. « Bien que le bar rayé se nourrit parfois de saumoneaux, ces derniers ne représentent pas une partie importante de son régime alimentaire. À la suite d'une étude de trois ans analysant le contenu des estomacs du bar rayé, les résultats indiquent que seulement une faible proportion des estomacs contenait des saumoneaux. La quantité de saumoneaux dans ces estomacs était aussi faible et la période de temps correspondait à la période de migration de pointe pour les saumoneaux », peut-on lire sur le site de Pêche et Océans Canada.
Mario Dallaire, coordonnateur de la riviière à Mars à La Baie, s'inquiète de la présence de bars rayé dans la rivière à saumon.
La capture du poisson interdite
« Je comprends les préoccupations des pêcheurs et des gestionnaires de rivières à saumon, mais nous devons continuer les recherches et les acquisitions de connaissances à l'égard du bar rayé avant de changer la réglementation. Ce poisson est sur la liste des poissons disparus du pays et tant qu'il aura ce statut, il sera interdit de le capturer et il devra être remis à l'eau. Le but de sa réintroduction est de le pêcher un jour, mais il faut s'assurer que la population et les seuils de reproduction soient suffisants pour le faire. »
Ces propos sont ceux de Karyne Gagnon, biologiste au bureau régional du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs du Québec, responsable du dossier du bar rayé dans le Saguenay. « Nous suivons cette espèce de près. Sa présence dans les rivières à saumon est une nouvelle donnée, nous demandons aux gestionnaires de comptabiliser le nombre de captures et de colliger toutes les informations à ce sujet. Ce sont des données importantes pour le suivi des populations », fait valoir la biologiste.
Comme bien des pêcheurs, la biologiste aimerait bien utiliser les bars rayés capturés sur les rivières à saumon du Saguenay pour faire l'analyse de leur estomac, mais la loi est aussi valide pour les scientifiques. Il est interdit de capturer ce poisson et de l'éviscérer. « Nous avons fait des demandes pour analyser le contenu des estomacs de bars rayés cet été. Nous allons anesthésier les spécimens capturés pour leur faire un lavage gastrique afin de récupérer ce qu'ils ont mangé pour en faire l'analyse pour ensuite les remettre à l'eau vivants. La loi nous oblige à ne pas tuer ces poissons qui figurent sur la liste des poissons disparus. On doit donc élaborer des protocoles d'intervention qui demandent plus de temps », explique la biologiste qui veut aussi en savoir plus sur ce poisson.
Signes encourageants
« Des signes de rétablissement encourageants ont été constatés au cours des dernières années. Les pêcheurs sportifs le constatent aussi et ils ont la perception que le bar rayé est maintenant suffisamment abondant pour être exploité et demandent l'ouverture de la pêche sportive. Néanmoins, le comportement grégaire du bar rayé, qu'on voit parfois en banc impressionnant, le rend sensible à la surexploitation. C'est ce qui avait d'ailleurs mené à sa disparition dans les années 1960, jumelé à la destruction de ses habitats essentiels », rappelle la biologiste.
« Dans la rivière Miramichi au Nouveau-Brunswick, où plusieurs centaines de milliers de bars rayés sont présents en même temps que les saumoneaux, une très faible proportion, soit environ 2 %, des estomacs de bars rayés analysés contenaient du saumon atlantique. La pêche au bar rayé a été autorisée dans le sud de la Gaspésie parce que la population en forte croissance le permettait, non pas parce que le bar rayé mangeait des saumoneaux », tient à préciser la biologiste.
Le but ultime de cette réintroduction est de reprendre la pêche sportive. « Il est impossible présentement d'établir un seuil sécuritaire d'exploitation. Une gestion à long terme d'une espèce doit s'appuyer sur un suivi scientifique rigoureux des principaux paramètres biodémographiques comme la survie et la reproduction », tente de vulgariser la biologiste. En termes clairs, ça veut dire qu'on ne peut pas se fier sur la perception des pêcheurs.
« Les pêcheurs font partie de la collecte d'information et on les invite à collaborer en complétant le Carnet du pêcheur à truite de mer au Saguenay », conclut-elle.
Espèce disparue
La population de bar rayé du fleuve Saint-Laurent a été évaluée comme étant « disparue du pays » en 2004. « Présentement, le Comité sur la situation des espèces en péril au Canada (COSEPAC) a recommandé en 2012 de le considérer comme une espèce en voie de disparition. On évalue cette nouvelle désignation, mais ce nouveau statut ne changera pas les règlements en rapport avec cette espèce, ça voudra simplement dire que la situation s'améliore », de préciser Nicole Boucher, gestionnaire des espèces en péril pour le gouvernement du Québec.