Le pédiatre Dany Harvey propose depuis des années de mettre en place un projet de prise en charge régional d’allergies pour les enfants et les adultes. Le médecin spécialiste a essuyé deux refus au cours des dernières années.
Le pédiatre Dany Harvey propose depuis des années de mettre en place un projet de prise en charge régional d’allergies pour les enfants et les adultes. Le médecin spécialiste a essuyé deux refus au cours des dernières années.

Le Saguenay-Lac-Saint-Jean risque de perdre son seul spécialiste des allergies

À moins d’un revirement de situation, les citoyens du Saguenay-Lac-Saint-Jean n’auront plus accès au seul médecin de la région qui traite les allergies alimentaires et autres anomalies chez les adultes. Le pédiatre Dany Harvey, qui quittera sous peu la pratique à l’hôpital d’Alma, tente d’obtenir une dérogation au plan régional d’effectifs médicaux (PREM) lui permettant de se consacrer à temps complet aux allergies sans occuper un poste de pédiatre. Ainsi, des patients devront traverser la Réserve faunique des Laurentides pour obtenir une consultation à Québec plutôt qu’à Alma.

« C’est le principe qu’on se bat pour offrir le service à des gens et qu’on fait face à des murs, sans arrêt. Il n’y a pas de collaboration [...] Dans le fond, je pourrais m’en aller en bureau et faire la petite vie. Mais je ne réglerai pas les cas complexes ; ça, c’est long. Ni les patients mal-aimés à qui tout le monde dit non », a confié le Dr Harvey.

Dany Harvey quittera, dans un avenir rapproché, son poste en pédiatrie à l’hôpital d’Alma.

Depuis 28 ans, le pédiatre de formation se consacre aux allergies. Une douzaine de personnes sont rencontrées quotidiennement à raison de quatre jours par semaine en plus des cas d’enfants asthmatiques. La liste d’attente composée de 600 personnes est d’environ un an. Avec le temps, la clientèle s’est étendue alors que des patients du haut du Lac et du Saguenay se sont greffés à sa clientèle. Aujourd’hui, les patients du Dr Harvey proviennent du Saguenay, du Lac-Saint-Jean, de Chibougamau et de Chapais et même de la communauté d’Obedjiwan.

En octobre 2015, Dany Harvey a proposé un projet de prise en charge régional d’allergies pour les enfants et les adultes. La démarche visait à combler un trou de service, soit la clientèle « adulte alimentaire et autres symptômes connexes à l’allergie ».

Pour concrétiser le projet, qui a reçu un accueil favorable, le médecin spécialiste devait quitter son poste en pédiatrie. « Ces gens-là étaient d’accord à l’époque. Ils ont commencé les manoeuvres pour écrire au ministère. Au dernier moment, des gens se sont opposés à Chicoutimi disant qu’ils étaient en mesure de le faire aussi », raconte-t-il. Le projet est finalement tombé à l’eau.

Le Dr Harvey a de nouveau présenté son projet qui permettait de doubler la prise en charge de patients en septembre 2018. L’infirmière qui l’accompagne déjà devait travailler quelques heures de plus par semaine alors qu’un pédiatre devait prendra sa place afin qu’il puisse poursuivre, à l’hôpital d’Alma, sa pratique orientée vers les allergies.

Le pédiatre Dany Harvey mentionne que les allergies sont à l’origine d’anxiété pour les patients. Certains se retrouvent à l’urgence pour des réactions sévères et d’autres ont même eu peur de mourir.

Le projet a été accueilli avec intérêt, mais n’a jamais vu le jour. « Pour une raison que je ne sais pas, en janvier, tout est terminé. Ça ne fonctionne plus », ajoute le pédiatre.

Les allergies, son dada

« Quand j’étais jeune, j’étais un asthmatique sévère, allergique aux animaux, aux foins et à tout ce que tu voudras. Mon désir dans la vie, c’était d’être vétérinaire. On m’empêchait de pratiquer des sports parce que j’étais trop asthmatique. Ça m’a royalement écoeuré et je me suis dit que j’irais en médecine. J’ai choisi la pédiatrie parce que je tripais là-dessus. C’était clair que je m’en allais en allergie », raconte-t-il.

Le Dr Harvey est habité par un cas bien précis. Il y a un peu plus d’une décennie, une de ses patientes s’est rendue à Québec pour une consultation afin d’obtenir des médicaments d’un projet-recherche. La petite famille a eu un accident dans la réserve faunique des Laurentides et la mère en est décédée. Les trois enfants qui se sont retrouvés orphelins ont, par la suite, été adopté par leur grand-mère.  « Ça fait partie de mon champ de bataille. Il y a déjà quelqu’un qui est décédé d’un événement du genre, ça m’a royalement fait suer et tout le monde a été affecté «

Au début des années 1990, Dany Harvey qui complétait une formation de pédiatre à Sherbrooke se dirigeait vers la spécialité d’allergologue, réalisant même des stages en ce sens. Pour des raisons familiales, dont un bébé sur le point de naître, Dany Harvey n’effectue pas les deux années de formation menant à la spécialité, mais débarque plutôt à Alma.

« Quand je suis arrivé à Alma, en 1991, à ce moment, il n’y avait pas vraiment de gens qui « faisaient » des trucs d’allergies qui avaient de l’allure. C’est comme ça que j’ai créé ma clinique d’allergies. Je suis retournée à Québec et à Sherbrooke. J’ai me suis mis à faire des congrès. Je me suis dit : on part là-dedans », raconte-t-il.

Au fil des années, le Dr Harvey a pris en charge les différents cas autant d’enfants que d’adultes. Changement de structure oblige, la clinique d’allergies qu’il a créée s’est retrouvée à l’hôpital d’Alma.

Dany Harvey explique que les oto-rhino-laryngologistes et chirurgiens cervico-faciaux n’ont abandonné que les tests d’allergies alimentaires, à un certain moment. Les patients concernés sont recommandés au Dr Dany Harvey, ce qui explique notamment l’appui qu’il a obtenu des oto-rhino-laryngologistes et des chirurgiens cervico-faciaux de Roberval. Ces spécialistes continuent d’offrir les évaluations d’allergies respiratoires à leurs bureaux de Roberval.

Dany Harvey peut compter sur la collaboration de l’allergologue-immunologue de Québec, Jean-Nicolas Boursiquot, qui effectue une ou deux visites annuelles afin de prendre connaissance des cas les plus complexes. Cette mécanique évite aux patients du Saguenay–Lac-Saint-Jean de devoir se rendre à Québec alors que la liste d’attente est d’environ trois ans. Questionné quant au moment où il cessera sa pratique à l’hôpital d’Alma, celui qui répond quotidiennement aux interrogations et aux urgences de ses pairs se montre émotif. « Ça fait probablement trois ou quatre fois que je reporte. C’est ce souci de ne pas abandonner ces gens qui fait que je me bats comme un bon. Sinon, j’aurais dit : ‘‘On fout tout ça en l’air, point final’’. C’est aussi la peine de perdre tout ce qui est acquis et qu’on a développé. Je trouve ça horrible d’abandonner des gens », explique le Dr Harvey qui rappelle que la vie de cabinet serait beaucoup moins exigeante.

Si rien ne change, le Dr Dany Harvey se tournera rapidement vers la pratique en clinique. Le devoir d’éthique l’obligera à assurer un suivi ou un transfert de la clientèle adulte existante. Toutefois, il ne pourra plus accepter de nouveaux cas. Ces adultes se retrouveront orphelins de médecin pouvant régler leurs problèmes d’allergies et devront se résoudre à attendre quelques années afin d’obtenir un rendez-vous à Québec.

Des patients témoignent

C’est à la suite d’une sévère réaction allergique qui l’a mené à une hospitalisation au Mexique qu’un homme du Haut-du-Lac a consulté le Dr Dany Harvey. « Je n’avais jamais fait d’allergie. Un collègue m’a parlé du Dr Harvey. On a fait les investigations qu’il fallait. Ce fut la bonne chose parce qu’aller à Québec ou à Montréal avec des délais indus de 3 à 5 ans, ç’a n’a aucun bon sens », raconte-t-il. « Je voulais en avoir le coeur net. Je devais absolument voir un allergologue. J’ai eu un excellent service. J’ai été rencontré dans des délais plus que raisonnables puisqu’il traite sa clientèle de façon plus que raisonnable », ajoute l’homme. Celui qui a obtenu un diagnostic rapidement est d’avis que le Dr Dany Harvey est un cas d’exception et que tout doit être fait pour assurer la continuité de sa pratique.

Une patiente d’Alma est convaincue que sa qualité de vie ne serait pas la même sans le travail réalisé par le médecin spécialiste. « Sans Dany Harvey à Alma, je pense que je serais morte. Je ne me vois pas partir à Québec parce que j’ai fait une crise et de devoir dormir là-bas parce qu’il y a une tempête », mentionne celle qui doit vivre avec le syndrome d’activation mastocytaire. La mère de famille qui n’a que quelques minutes pour réagir lorsque les symptômes apparaissent n’a que de bons mots face au travail du Dr Harvey. « Il est à notre écoute, il prend le temps de tout décortiquer », explique l’Almatoise qui a été prise au sérieux malgré la complexité de ses symptômes. La trentenaire ajoute que le Dr Harvey et son infirmière font preuve d’une grande disponibilité. 

Après un choc anaphylactique sévère, Pauline Paradis s’est retrouvée sur une liste d’attente de plus de deux ans pour une consultation à Québec. « Je ne peux pas concevoir qu’on doive attendre deux ans pour aller à Québec pour obtenir un test d’allergies alimentaires. Ce ne sont pas des cas isolés », laisse tomber la dame de Jonquière. Inquiète de ce qui a causé la réaction sévère, Mme Paradis s’est mise à chercher un professionnel qui pourrait l’aider dans un délai plus raisonnable. « Sans le Dr Dany Harvey, j’attendrais encore. Il est minutieux et proche de ses patients. Je n’ai pas vu d’autre médecin comme lui », témoigne-t-elle.

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IL REÇOIT L'APPUI DE SES PAIRS

À travers les différentes démarches, le Dr Harvey a même dû fournir des preuves d’appuis de ses pairs. Une formalité pour celui qui est supporté notamment par le président de l’Association des Allergologues et Immunologues du Québec. Des représentants de la médecine interne d’Alma ainsi que des oto-rhino-laryngologistes et chirurgiens cervico-facial de Roberval se sont également rangés derrière son expertise.

« C’est un réel besoin pour la population et il possède toute l’expertise requise. Le Dr Harvey a tout notre appui. Cela nous préoccupe de devoir envoyer des gens à l’extérieur de la région alors qu’on a quelqu’un de qualifié ici. Comme médecin en région, ça nous tient à cœur de garder ce service de qualité et de proximité », a confié l’ORL et chirurgien cervico-facial, Pascal Morin.

« Je trouve étonnant qu’un médecin doive se battre pour pouvoir offrir son expertise à la population régionale, et plus particulièrement dans le contexte où il s’agit d’un service qu’il est le seul à pouvoir actuellement offrir sur une base régulière », ajoute-t-il.

Le CIUSSS réagit

Invité à réagir quant à la volonté du Dr Dany Harvey d’offrir un plan de prise en charge régional des allergies sans pratiquer la pédiatrie, le Centre intégré de santé et services sociaux du Saguenay–Lac-Saint-Jean mentionne que « le médecin qui occupe un poste dans notre organisation doit poursuivre une pratique générale dans sa spécialité. S’il n’occupe pas de poste, il ne peut pas travailler dans l’organisation. De plus, en ce qui concerne les services en allergie, le CIUSSS privilégie entre ses murs les services qui nécessitent une surveillance particulière, comme la désensibilisation alimentaire. Les autres clientèles peuvent être prises en charge en clinique par les médecins offrant des services dans la région ».

Par ailleurs, le CIUSSS souligne sans fournir plus de détails « que des services pour adulte sont offerts par d’autres médecins dans la région. Toutefois, bien que des médecins assurent des suivis dans la région pour une clientèle adulte et enfant, certaines demandes de service nécessitent un suivi par un allergologue et sont référées vers Québec ».