En 50 ans, la dentisterie a évolué de 1000 ans, résume le parodontiste Guillaume Tremblay.

Le Saguenay-Lac-Saint-Jean édenté

La population du Saguenay-Lac-Saint-Jean est particulièrement édentée. Chez les 65 ans et plus, près de la moitié des Saguenéens et Jeannois n’ont plus de dents naturelles, bien au-delà de la moyenne provinciale pour cette tranche d’âge qui est de 33,3 %.

Parmi l’ensemble de la population de 15 ans et plus, 11 % des hommes et 17,6 % des femmes de la région sont complètement édentés. La moyenne provinciale est beaucoup plus basse, avec 8,6 % pour les hommes et 11,2 % pour les femmes. 

«Dans les années 50 et 60, les deux facultés de médecine dentaire au Québec étaient à Montréal. On manquait de dentistes dans les régions. Après avoir étudié à McGill ou à l’Université de Montréal, les dentistes restaient dans les grands centres. Moins de dentistes équivalait à moins d’accessibilité. À partir de 1975, les dentistes pouvaient aller à la Faculté de médecine de l’Université Laval. À partir de ce moment, il y a eu de plus en plus de dentistes dans l’Est-du-Québec. La distinction est donc importante par groupe d’âge», explique le dentiste-conseil à la Direction de la santé publique, René Larouche. 

«En 50 ans, la dentisterie a évolué de 1000 ans, résume le parodontiste Guillaume Tremblay, de la clinique de parodontie et d’implantologie du Saguenay, à Chicoutimi. Dans les années 70, les dentistes proposaient d’enlever une dent pour 5 $ ou de la réparer pour 50 $. La réponse des patients était rapide. Même les médecins enlevaient des dents à certains endroits du Québec!»

RAMQ

L’autre raison invoquée par René Larouche pour expliquer les statistiques consiste au début de la couverture des soins dentaires par la Régie de l’assurance maladie du Québec. «L’accessibilité a été grandement améliorée à partir de ce moment, en 1974. Maintenant, les enfants de moins de neuf ans ont droit à une couverture universelle. Avant cela, il y avait peu de dentistes, donc les dentistes avaient énormément de travail, poursuit René Larouche. Ils faisaient des extractions, c’était rapide. Les gens devaient parfois attendre un an pour avoir un rendez-vous ! Les moins de 55 ans ont pu bénéficier de soins dentaires gratuits. Dans le Nord-du-Québec, on voit le même phénomène que dans la région, avec des taux beaucoup plus hauts que la moyenne provinciale. Toutes les régions éloignées vivent la même situation parce que l’accessibilité était difficile.»

Selon lui, la différence entre les régions éloignées et le reste du Québec sera moindre dans 30 ans, voire nulle.

Jeunes

Il est plutôt rare que des personnes de moins de 45 ans n’aient plus aucune dent naturelle. Par contre, déjà, chez les personnes âgées de 45 à 64 ans, une proportion non négligeable d’entre elles sont complètement édentées (11 % dans la région, 9 % au Québec). La proportion augmente ensuite continuellement avec l’âge pour atteindre un sommet de 71 % chez les personnes de 85 ans et plus dans la région. Cet effet générationnel semble avoir été plus marqué dans la région. De fait, peu importe l’âge, la proportion de personnes complètement édentées est toujours plus élevée dans la région qu’au Québec. L’écart par rapport au Québec est toutefois plus accentué pour les générations plus anciennes, peut-on lire dans le Rapport intitulé La santé buccodentaire de la population du Saguenay-Lac-Saint-Jean : un portrait à partir des données de l’enquête québécoise sur la santé de la population 2014-2015 publié par la direction de la santé publique en 2017.

Coquettes jusqu'au bout des dents

C’est une raison purement esthétique qui explique que les femmes aient moins leurs dents naturelles que les hommes.  

«Avant les noces, le cadeau de départ était de se faire faire des prothèses dentaires, relate le dentiste Marc Fecteau. Il n’y a pas de fondement statistique à ce que je dis, mais souvent on se fait relater ça. Les hommes, s’ils n’étaient pas confrontés à la douleur, ils n’enlevaient pas leurs dents. Les femmes, c’était parfois pour des raisons esthétiques. C’était un cadeau pour les femmes.»

L’opinion de René Larouche est similaire. Il explique que plusieurs femmes demandent de faire des extractions complètes, s’il ne leur reste en bouche que quelques dents aux pronostics «pauvres». «Habituellement, les femmes prennent plus soin de leur apparence, incluant le sourire, que les hommes, sans aucunement en faire une généralisation. Selon mon expérience personnelle en clinique [...], il y avait plus d’hommes que de femmes qui [...] conservaient quelques dents restantes, malgré que l’apparence de leur sourire n’était pas aussi soignée. »


Dans les années 50 et 60, les deux facultés de médecine dentaire au Québec étaient à Montréal. On manquait de dentistes dans les régions.
René Larouche

Le brossage n’est pas en cause

Ce n’est certes pas parce que les régionaux ne brossent pas leurs dents qu’ils ont proportionnellement moins leurs dents naturelles que le reste de la population québécoise. 

Dans la région, 79 % des personnes de 15 ans et plus déclarent se brosser les dents deux fois ou plus par jour. C’est significativement plus élevé que dans le reste du Québec (75 %).

Au Saguenay-Lac-Saint-Jean, 87 % des femmes brossent leurs dents ou leurs prothèses au moins deux fois par jour, comparativement à 70 % des hommes. 

Dans les deux cas, les proportions sont significativement supérieures à celles observées pour le reste du Québec.

La situation s’améliore

La situation s’est améliorée si on la compare à ce qui avait été mesuré en 2008 dans le même rapport. La diminution la plus accentuée se situe chez les personnes de 65 ans et plus, où la proportion de celles qui n’ont aucune dent naturelle est passée de 58 % en 2008 à 46 % en 2014-2015 au Saguenay-Lac-Saint-Jean.

«Il y a beaucoup de programmes gouvernementaux dans nos écoles, beaucoup de conscientisation, a expliqué le parodontiste Guillaume Tremblay. Tout ça fait en sorte que les gens vont vieillir avec plus de dents. Dans 20 ou 30 ans, les données auront changé.»

Fait à noter, le phénomène de l’édentation complète est fortement associé au niveau de scolarité et de revenu des individus. Plus les individus sont scolarisés, plus ils ont leurs dents naturelles. Les personnes à faibles revenus ont quant à elles proportionnellement moins leurs dents naturelles.

Endroits plus touchés

La prévalence de l’édentation complète est significativement plus élevée qu’au Québec dans tous les réseaux locaux de services de la région, la seule exception étant celui de Jonquière. Fait à noter, les populations résidant dans les RLS Maria-Chapdelaine et Domaine-du-Roy sont particulièrement touchées par le phénomène: 18% de leur population âgée de 15 ans et plus n’a aucune dent naturelle. Le taux varie de 9,9% à 15,1% ailleurs dans la région.

En bref

• L’édentation complète, soit le fait de ne plus avoir de dents naturelles, peut entraîner des répercussions sur les plans physique, social et psychologique telles que des problèmes d’élocution, de mastication, de nutrition, d’esthétique et d’estime de soi, en plus de créer un fardeau financier lié à la fabrication et au remplacement des prothèses dentaires (U.S.Department of Health and Human Services, 2000)

• La réduction du nombre de personnes édentées est l’un des objectifs en matière de santé buccodentaire de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) d’ici 2020.

• L’enquête s’est déroulée du 7 mai 2014 au 12 mai 2015. Dans la région, le taux de réponse global pondéré est de 67 %. Il s’agit du meilleur taux de réponse parmi les 17 régions du Québec. Le taux pour l’ensemble de la province est de 61 %. L’échantillon régional final est constitué de 2302 répondants.