Le ministre Pierre Dufour
Le ministre Pierre Dufour

Le régime forestier crée de la grogne au sein même du ministère

Louis Tremblay
Louis Tremblay
Le Quotidien
Les ingénieurs forestiers du Québec, incluant ceux à l’emploi du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP), ont une piètre opinion du régime forestier mis en place par le gouvernement libéral et déplorent les effets pervers de cette réforme sur leur pratique.

Les résultats d’une enquête dirigée par des chercheurs crédibles sont tellement négatifs à l’égard du régime forestier québécois que le MFFP, qui a participé au financement du projet, a refusé de s’inscrire à titre de partenaire officiel dans les documents remis aux membres de l’Ordre des ingénieurs forestiers du Québec.

Le problème qui a justifié le retrait du MFFP est le taux d’insatisfaction à l’intérieur même de son personnel. Selon des informations émanant du rapport, les ingénieurs forestiers du gouvernement ont la plus mauvaise opinion du régime en place en raison de ses effets sur leur pratique.

Le Progrès a obtenu une copie du sommaire exécutif du rapport de 160 pages intitulé Enquête sur les pratiques des ingénieurs-es forestiers-ères du Québec. Centralisation administrative, manque d’imputabilité des ingénieurs forestiers du ministère, lourdeur bureaucratique, concentration de la panification forestière au quartier général du ministère et manque de visites sur le terrain sont autant d’éléments négatifs qui ressortent.

Les auteurs, Luc Bouthillier, de l’Université Laval, Solange Nadeau, de Ressources naturelles Canada, ainsi que François Morin et Gilles Joanisse, du Centre d’enseignement et de recherche en foresterie de Sainte-Foy, rapportent sensiblement les mêmes constats que ceux entendus depuis la mise en place de ce régime.

« Tout d’abord, concernant les effets du régime forestier sur la pratique professionnelle, la fragmentation des tâches et des responsabilités, la forte présence de normes et de règlements, les liens difficiles entre les différentes entités impliquées à la planification forestière, ainsi que la diminution des sorties terrain semblent avoir un impact important sur la pratique professionnelle, selon plusieurs des répondants ayant émis des commentaires », précise le sommaire exécutif de l’enquête.

« La gestion trop centralisée à Québec, entre autres par la grande présence d’ingénieurs forestiers dans la Capitale-Nationale, a aussi été soulignée dans les commentaires », reprend le sommaire.

Loin du terrain

Le régime forestier en vigueur a induit une forme de dualité au sein de cette profession. Il ressort de l’étude que les ingénieurs forestiers du MFFP prennent des décisions sur la planification forestière sans nécessairement avoir entre les mains les particularités des territoires à récolter. Les ingénieurs des entreprises qui procèdent à la récolte, eux, ont l’obligation d’appliquer ces décisions et n’ont pas de marge de manoeuvre pour apporter les correctifs nécessaires afin d’adapter les décisions aux réalités du territoire de coupe.

La structure administrative du ministère fait en sorte qu’il est très difficile de rendre les ingénieurs forestiers en charge des opérations au ministère imputables de leurs décisions, lesquelles peuvent avoir des répercussions financières importantes. L’ingénieur qui déciderait de modifier les directives émanant du ministère pourrait faire l’objet de réprimandes. Les ingénieurs forestiers à l’emploi des entreprises exigent donc une plus grande autonomie professionnelle.

Ces éléments du rapport recoupent la demande des communautés forestières, des entreprises et des coopératives de procéder à un changement en profondeur dans tout le système de planification des opérations. Elles souhaitent bénéficier d’une marge de manoeuvre pour dégager des économies dans la gestion des opérations forestières.

Solutions

« Parmi les pistes d’amélioration proposées, il a été suggéré d’assouplir la réglementation afin de laisser davantage de place à la latitude professionnelle. Associés à cet assouplissement, plusieurs commentaires ont indiqué qu’il fallait, d’une part, miser sur la responsabilisation, et d’autre part, adapter la surveillance en conséquence. Ensuite, plusieurs commentaires suggéraient de développer des moyens permettant de rétablir une proximité entre les planificateurs forestiers et le territoire, d’améliorer l’intégration de l’ensemble des activités du processus de planification et de responsabiliser les ingénieurs forestiers impliqués », propose le sommaire exécutif pour corriger cette situation.

Il est pratiquement assuré que les dirigeants du MFFP vont éviter d’ouvrir le régime forestier sur la question de la planification forestière. La centralisation de ce volet, qui a une incidence majeure sur le choix de la fibre, constituait la pierre angulaire de ce régime forestier, qui ne cesse de soulever des critiques depuis sa mise en oeuvre il y a sept ans.

Lors de l’assemblée générale de l’Ordre des ingénieurs forestiers du Québec qui avait lieu jeudi, une ingénieure du gouvernement a tenté de connaître les raisons pour lesquelles le MFFP s’était retiré de la liste des partenaires de l’enquête. Les dirigeants de l’Ordre ont tout simplement recommandé à cette fonctionnaire de poser la question à la direction du MFFP.

Les résultats de cette étude arrivent au mauvais moment pour le gouvernement du Québec. Le titulaire du MFFP, Pierre Dufour, procède depuis jeudi à des annonces sur les modifications du régime forestier découlant de l’engagement du premier ministre du Québec pris en campagne électorale et répété en juin dernier, à Alma, voulant qu’un nouveau régime forestier soit déposé cet automne afin de diminuer le coût de la fibre, qui est parmi le plus élevé des grandes juridictions forestières dans le monde.