Gérard Bouchard est déçu de la version préliminaire de la politique officielle d'interculturalisme québécois préparée présentement par le gouvernement.

Le Québec loin d'une politique sur l'interculturalisme, selon Gérard Bouchard

Malgré des consultations menées par le gouvernement libéral, le Québec semble encore bien loin d'une politique officielle d'interculturalisme qui reconnaîtrait une préséance ad hoc à la culture francophone et chrétienne.
Les premières formulations de cette future politique publique s'apparentent davantage à celle du multiculturalisme canadien, déplore Gérard Bouchard, rappelant que le Québec tente de s'en distinguer depuis plusieurs décennies.
« C'est un peu insignifiant », a laissé tomber l'intellectuel, qui a vu une version préliminaire des travaux du gouvernement Couillard.
« Ce qui me gêne, dans les formulations que j'ai vues, c'est qu'on ne voit pas ce qui pourrait distinguer un interculturalisme québécois du multiculturalisme canadien. Et l'idée de cette distinction, ce n'est pas frivole. Il faut construire au Québec un modèle qui correspond à nos besoins, à nos réalités, à nos institutions. Dès 1971, quand le premier ministre Trudeau a institué le multicultculturalisme au Canada, le premier ministre du Québec, Bourassa, qui était un libéral, pas un souverainiste, a tout de suite écrit à Trudeau pour lui dire qu'on n'appliquerait pas ce modèle-là. Parce que ça ne convient pas à la société québécoise. L'idée que le multiculturalisme ne nous convient pas, ce n'est pas un caprice et ce n'est pas récent », insiste celui qui a coprésidé la commission Bouchard-Taylor.
À la différence du multiculturalisme, l'interculturalisme accorde une plus grande importante à l'intégration et à la promotion d'un dénominateur culturel commun. L'interculturalisme reconnaît aussi la culture majoritaire, en accordant une primauté contextuelle aux traditions chrétiennes et francophones. Des éléments essentiels pour assurer le mieux vivre dans la province.
« On a besoin de dispositions particulières au Québec. On est une petite nation et en plus, on est une minorité culturelle en Amérique du Nord. On est plus fragile. On a des contraintes que le Canada anglais n'a pas », souligne l'historien, dans une entrevue accordée en marge du Colloque Explorer le social, tenu en son honneur à l'UQAC.
Le gouvernement demeure froid à l'idée de reconnaître une préséance à la culture majoritaire qui servirait essentiellement à protéger la culture fondatrice et non à écraser une minorité. Par exemple, conserver le calendrier des fêtes ou la croix sur le drapeau. En aucun cas, cette préséance ne doit créer une hiérarchie entre la majorité et les minorités, prône M. Bouchard.
« Ça fait partie du paysage. Il faut en tenir compte pour élaborer un modèle qui nous convient. Mais apparemment, le gouvernement est réfractaire à cette idée-là. Certains nous ont accusés de mettre cette composante en place pour assimiler la minorité. Mais ce n'est pas le cas. Dans une société, il y a toujours un rapport majoritaire/minoritaire. Ça peut aussi être un groupe de minorités qui a le pouvoir. Mais on ne peut pas nier l'existence de ce rapport. Il y a plusieurs décisions prises au nom de la culture majoritaire. On n'a qu'à penser aux diffuseurs qui ont des restrictions en ce qui concerne les contenus américains au Canada », pointe M. Bouchard, ajoutant que c'est sur cet élément qu'il a été le plus incompris en matière d'interculturalisme.
Le gouvernement n'a pas annoncé d'échéancier sur ces travaux. Mais le temps presse, croit M. Bouchard, estimant qu'une première politique officielle pourrait améliorer les relations entre tous les Québécois.
« On l'attend depuis longtemps. Présentement, Mme Weil (ministre libérale Kathleen Weil), c'est celle qui à mon avis est allée le plus loin là-dedans. Et il faut féliciter le gouvernement pour ce qui est en train de se faire. Mais les versions que j'ai vues m'ont déçu. »
« Et si on laisse traîner les affaires et qu'on n'intervient pas, on risque de créer des conditions qui vont permettre l'éclosion de problèmes, d'incidents extrêmement désagréables, dont tout ce qui se passe contre les musulmans. Après la tuerie de Québec, il y a eu d'autres choses, des déclarations de haine envers les musulmans. Il ne faut pas laisser faire ça et l'État n'a, à mon avis, pas été assez actif là-dedans. »