Une image graphique du corridor nordique proposé par Qc Rail.
Une image graphique du corridor nordique proposé par Qc Rail.

Le projet Qc Rail reçu tièdement au Saguenay–Lac-Saint-Jean

Guillaume Roy
Guillaume Roy
Initiative de journalisme local - Le Quotidien
Pour exporter davantage de marchandises vers l’Europe, des acteurs économiques du Manicouagan proposent de construire un chemin de fer de 370 km entre Dolbeau-Mistassini et Baie-Comeau. Ce corridor nordique, évalué à 2 G$, ne fait toutefois pas l’unanimité, car plusieurs acteurs du Saguenay-Lac-Saint-Jean voient le projet comme une manière de contourner la région. Le Quotidien vous aide à y voir plus clair.

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TIRER SON ÉPINGLE DU JEU AVEC UN CORRIDOR NORDIQUE

Le projet de Qc Rail a pris naissance dans la MRC de Manicouagan lorsque les acteurs économiques ont analysé les programmes de financement disponibles. « En analysant la situation locale et nationale, on cherchait des projets pour qu’on puisse tirer notre épingle du jeu », explique Marcel Furlong, préfet de la MRC de Manicouagan.

C’est le Fonds national des corridors commerciaux, doté d’une enveloppe de 2,3 milliards de dollars provenant d’Ottawa, qui a fait germer l’idée de Qc Rail, une société en commandite créée par Innovation et Développement Manicouagan et la Société du Plan Nord, ajoute l’homme qui en est devenu le président du conseil d’administration.

« Les exportations vers l’Europe ont crû de 28% depuis 2015 selon les données du gouvernement fédéral », remarque Marcel Furlong, soulignant la hausse depuis la signature d’un traité de libre-échange. Selon ce dernier, l’augmentation du volume de transport est la prémisse pour développer un projet comme Qc Rail, qui propose un corridor nordique comme alternative au réseau en milieu urbain. Ce corridor prendrait la forme d’un chemin de fer de 370 kilomètres entre Dolbeau-Mistassini et Baie-Comeau, en pleine forêt boréale. « On ne travaille pas en concurrence avec les autres ports du Québec et on travaille de manière la plus transparente possible », ajoute-t-il.

Pour l’instant, le projet n’en est qu’à l’étude de faisabilité technico-économique. « On doit d’abord déterminer si c’est possible de construire une infrastructure entre Dolbeau-Mistassini et Baie-Comeau, puis de savoir si ça peut être rentable », souligne Marcel Furlong.

Pour réaliser cette étude, Qc Rail déboursera 15 millions de dollars, financé à parts égales par les gouvernements provincial et fédéral. La firme Systra a récemment reçu le mandat de supervision du projet, mais le contrat de réalisation de l’étude sera octroyé au cours des prochains mois. À l’heure actuelle, le projet est évalué à près de deux milliards de dollars, mais c’est l’étude de faisabilité qui viendra confirmer un montant plus exact.


« On doit d’abord déterminer si c’est possible de construire une infrastructure entre Dolbeau-Mistassini et Baie-Comeau, puis de savoir si ça peut être rentable. »
Marcel Furlong, préfet de la MRC de Manicouagan

En lançant ce projet, les promoteurs savaient qu’ils allaient « soulever de la poussière », selon les dires de Marcel Furlong. « C’est pourquoi on veut travailler avec les acteurs locaux et les communautés autochtones pour trouver les conditions gagnantes », dit-il, en ajoutant qu’il a rencontré les élus de Saguenay, ainsi que les préfets des MRC de la région.

Qc Rail vise notamment l’exportation de grains et autres produits alimentaires en utilisant le corridor nordique optimisé entre Winnipeg et Baie-Comeau. Selon un reportage publié dans Le Soleil le 3 novembre, le CN et le CP, les deux principales compagnies de chemin de fer au pays, ont transporté un record de 6,3 millions de tonnes de grains en octobre, une croissance de 13,5% et de 14,2% respectivement sur une année, souligne Marcel Furlong.

L’étude de faisabilité se basera uniquement sur les industries existantes, évitant les marchés miniers potentiels dans le nord du Québec, ainsi que le transport de charbon et d’hydrocarbure, ajoute Marcel Furlong. « Ça ne sera pas nous autres qui allons construire ou exploiter le chemin de fer », remarque toutefois Marcel Furlong. Si les conclusions sont positives, l’étude servira d’argument pour convaincre des investisseurs potentiels, comme le CN, qui décidera quels produits seront transportés pour avoir des opérations rentables. À cette étape préliminaire, aucun joueur de l’industrie n’a annoncé son intérêt. Les résultats de l’étude de faisabilité sont attendus en 2023.

« Aujourd’hui, personne n’accepterait de construire un chemin de fer dans des zones urbanisées ou sur le territoire agricole, parce que ça dérange la vie des gens. Un corridor nordique peut être une solution idéale pour tous et on doit au moins se donner la chance d’évaluer cette option », conclut Marcel Furlong, qui rêve même à l’idée d’utiliser les locomotives électriques sur ce futur réseau nordique.

Le taux d’occupation du Port de Saguenay n’est que de 20% et pourrait accueillir davantage de marchandise.

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UN PROJET POUR CONTOURNER LA RÉGION?

La Ville et Port de Saguenay estiment que le projet de Qc Rail est tout simplement une manière de contourner la région en faisant transiter les ressources par la Côte-Nord, car les installations portuaires de la région ne sont occupées qu’à 20%.

« On est déjà équipé pour desservir ce marché et il y a déjà des voies ferrées qui se rendent jusqu’au port de Saguenay, alors je ne vois pas à quel besoin le projet de Qc Rail vient répondre », lance d’emblée Carl Laberge, le président-directeur général de Port de Saguenay.

Pour l’instant, le taux d’occupation au port de Saguenay est de 15 à 20% et Carl Laberge estime qu’il faudrait d’abord optimiser les installations existantes avant de développer de nouveaux réseaux. S’il existe un besoin pour exporter du grain, ou d’autres produits, le port de Saguenay est en mesure de le faire, dit-il. Même si le réseau ferroviaire du Saguenay-Lac-Saint-Jean doit être amélioré, il est tout de même sous-exploité à l’heure actuelle, ajoute le PDG. 

« Le danger de ce projet, c’est qu’il va contourner la région et faire transiter les ressources par la Côte-Nord, un projet qui pourrait difficilement trouver d’acceptabilité dans la région », renchérit Josée Néron, la mairesse de Saguenay. 

Saguenay souhaite plutôt optimiser le réseau régional. Le Fonds d’appui au rayonnement des régions (FARR) a d’ailleurs autorisé un financement de 696 000 $ pour la réalisation d’une étude d’optimisation du réseau régional, ainsi qu’un autre montant de 50 000 $ pour développer le tracé optimal, avec les zones de transbordement stratégique, notamment. « Nous allons présenter prochainement au gouvernement une alternative crédible à QC rail », a ajouté Josée Néron. 

Développer le réseau ferroviaire régional

« On va proposer plusieurs scénarios d’aménagement ferroviaire aux élus au cours des prochains mois afin de déterminer les meilleures solutions pour la région », explique Claude Asselin, le coordonnateur de CMAX Transport, qui pilote sur le projet d’optimisation du réseau ferroviaire. 

Par exemple, l’organisation présentera des scénarios qui permettront d’augmenter le volume et la fluidité de transport provenant des mines du nord. « On doit améliorer le service aux clients industriels », ajoute Claude Asselin, qui cite en exemple le piètre état du réseau entre Chapais et La Doré. 

« Améliorer le réseau ferroviaire implique de gros budgets et on doit travailler avec les propriétaires, les infrastructures et les dessertes qui sont en place », dit-il, ajoutant quelques améliorations pourraient amener de bons résultats. Les résultats de l’étude de CMAX Transport seront connus au début de 2021, après la consultation des élus.


« On va proposer plusieurs scénarios d’aménagement ferroviaire aux élus au cours des prochains mois afin de déterminer les meilleures solutions pour la région. »
Claude Asselin, CMAX Transport

Un projet de 60 M$ au Port de Saguenay

Carl Laberge préfère ne pas commenter le financement de 7,5 M$ pour l’étude de Qc Rail, mais ce dernier mentionne que le Port de Saguenay a aussi déposé une demande de 20 M$, en vain, au Fond national des corridors commerciaux, dans le cadre d’un projet de 60 M$, pour financer l’installation de convoyeurs entre les bateaux et les trains afin d’optimiser le transport de marchandises en vrac. « Ça améliorerait la fluidité en éliminant le transport par camion et ça serait beaucoup plus sécuritaire », explique Carl Laberge qui qualifie ce projet de structurant, car il est essentiel à la croissance du port. Jusqu’à aujourd’hui, le fonds a financé 86 projets pour un total de 1,8 milliard de dollars. 

Aucune prise de position dans le Haut-du-Lac

Alors que le projet de Qc Rail suscite plusieurs inquiétudes dans la région, les élus du Haut-du-Lac et la communauté de Mashteuiatsh préfèrent ne pas prendre position pour l’instant, jouant plutôt un rôle d’observateur. 

« On nous a approchés pour siéger sur le conseil d’administration, mais pour l’instant, on a choisi d’être seulement un observateur, parce que c’est un projet qui pourrait passer chez nous et qui aura un impact sur l’aménagement de notre territoire », soutient Luc Simard, le préfet de la MRC de Maria-Chapdelaine. 

Malgré l’opposition régionale, ni Luc Simard ni Pascal Cloutier, le maire de Dolbeau-Mistassini, ne veulent prendre position pour ou contre le projet pour l’instant. « On doit se tenir au courant, mais le projet n’est pas encore assez mature pour savoir ce qui va être transporté et s’il y aura des opportunités ou des retombées pour nous », soutient Pascal Cloutier, qui mise davantage sur l’amélioration du réseau régional. 

Mashteuiatsh préfère aussi attendre d’avoir plus d’information avant de prendre position sur le projet, a soutenu Karen Robertson, la responsable des communications de Pekuakamiulnuatsh Takuhikan.

Le taux d’occupation du Port de Saguenay n’est que de 20% et pourrait accueillir davantage de marchandise.