Les eaux de procédé de l’usine de pâte kraft subissent un traitement secondaire dans des bassins avant d’être rejetées dans le lac Saint-Jean.

Le MELCC songe à déverser dans l’Ashuapmushuan

Le ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques (MELCC) pourrait décréter à court terme le déversement permanent des eaux de procédé de l’usine de pâte kraft de Saint-Félicien de Résolu dans la rivière Ashuapmushuan. Depuis plus de 40 ans, elles aboutissent dans le lac Saint-Jean via une conduite de 15 kilomètres, dont le coût de reconstruction est évalué à plus de 45 M$.

C’est du moins ce qui ressort de la stratégie mise en place par le Centre d’expertise hydrique du Québec, une constituante du MELCC. Le centre a délégué dans la région une équipe de quatre fonctionnaires, dont un sous-ministre adjoint à la direction des barrages, pour informer les trois MRC du Lac-Saint-Jean et le Conseil de bande de Mashteuiatsh de la décision du gouvernement, qui tente de résoudre le problème de désuétude de la conduite dont il est propriétaire.

La rivière Ashuapmushuan

Québec souhaite ainsi se délester de cet « actif toxique » de 45 M$, lequel est en fin de vie utile. Mais pour ce faire, le gouvernement doit autoriser le déversement permanent des eaux de procédé de l’usine de pâte kraft dans la rivière Ashuapmushuan, considérée par les spécialistes et scientifiques de la ouananiche comme le dernier grand écosystème naturel de l’espèce au monde.

La conduite de 15 kilomètres, qui est enfouie dans la terre, a été mise en service à l’ouverture de l’usine en 1977. Elle permet, après leur traitement secondaire, de déverser les eaux de procédé de la papetière dans le lac Saint-Jean, entre les embouchures de la Ticouapé et de la Mistassini.

Le gouvernement a été dans l’obligation d’effectuer plusieurs réparations, au fil des ans, et la construction d’une nouvelle conduite coûterait entre 40 et 50 M$, selon les chiffres évoqués par les représentants gouvernementaux.

La division du MELCC en est à une seconde tentative en moins de 18 mois pour tenter de se soustraire à sa responsabilité de propriétaire de l’émissaire principal des eaux de procédé.

Québec a ainsi choisi la solution la plus économique, laquelle consiste à déverser directement dans la rivière Ashuapmushuan, à quelques centaines de mètres de l’usine de pâte kraft, au lieu de reconstruire.

Une décision historique

En 1976, le ministre de l’Environnement Marcel Léger avait convaincu le gouvernement Lévesque de construire un émissaire industriel entre l’usine de pâte kraft du rang Saint-Eusèbe et un point d’arrivée dans le lac Saint-Jean, à l’ouest de l’embouchure de la rivière Mistassini. Québec avait financé le projet, qui représentait un coût additionnel, puisqu’un émissaire vers la rivière Ashuapmushuan aurait coûté beaucoup moins cher.

Il faut rappeler qu’en 1976, le gouvernement péquiste a créé le premier ministère de l’Environnement. Le projet d’usine de pâte kraft constituait un enjeu économique majeur pour lui. L’idée de rejeter des eaux de procédé dans la rivière Ashuapmushuan soulevait des critiques et le gouvernement a choisi de résoudre le problème en finançant la construction de la conduite de 15 kilomètres.

Les craintes soulevées à l’époque concernaient les risques de réchauffement de l’eau de la rivière en période estivale, alors que les saumons montent vers les frayères, ainsi que la caractérisation des eaux de procédé rejetées par l’usine de pâte kraft.

En 1977, le projet d’abandon de la conduite construite est avancé. Lors de la rencontre avec les fonctionnaires des MRC – les élus n’ont pas assisté à la séance d’information –, les fonctionnaires du ministère ont fait état du lancement des appels d’offres pour différentes études. Ils vont, dans un premier temps, demander la réalisation d’une étude de caractérisation de la rivière Ashuapmushuan avec, en second lieu, une étude de faisabilité tenant compte des aspects économiques du projet.

Selon des informations obtenues par Le Quotidien, mais qui n’ont pas été confirmées officiellement, le ministère aurait tenté une démarche l’an dernier auprès de la papetière Résolu. L’idée de base était un projet conjoint entre la papetière et le ministère. Résolu n’aurait pas accepté d’y participer en raison de la très grande sensibilité de la population régionale pour tout ce qui touche la rivière Ashuapmushuan.

Au cours des dernières années, les opérations de l’usine de pâte kraft ont été ralenties en raison des bris de l’émissaire du lac Saint-Jean. Pendant ces périodes, Résolu devait détourner les rejets vers sa conduite de la rivière Ashuapmushuan. La situation serait toutefois moins problématique depuis un certain temps.

Lors de la construction de la conduite vers le lac Saint-Jean en 1977, le gouvernement avait adopté un décret stipulant qu’il était propriétaire de l’émissaire de l’usine de pâte kraft et devait en assumer les coûts d’entretien.

Ni le ministère ni le Centre d’expertise hydrique du Québec n’ont rendu les appels du Quotidien.

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LE REGROUPEMENT POUR LA PROTECTION POURRAIT REVIVRE

Le Regroupement pour la protection de l’Ashuapmushuan (RPA) pourrait être réactivé par son principal porte-parole, Jean Paradis, si jamais le gouvernement du Québec tente de « s’accorder le droit » de faire des déversements d’eau de procédé industriel directement dans la rivière Ashuapmushuan sur une base permanente.

Joint mardi, Jean Paradis a confirmé avoir été informé des démarches du gouvernement du Québec pour modifier le permis environnemental de l’usine de pâtre kraft de la papetière Résolu au cours des dernières heures. Il a évidemment l’intention d’obtenir des informations additionnelles sur cette décision du ministère de l’Environnement et de la Lutte aux changements climatiques (MELCC).

« La région ne s’est pas mobilisée à deux reprises pour protéger la rivière afin de permettre au gouvernement du Québec de prendre une décision qui va à l’encontre de cette volonté. Le Centre d’expertise hydrique du Québec devrait savoir que la rivière Ashuapmushuan est sur la liste des aires protégées du gouvernement du Québec comme réserve aquatique », rappelle Jean Paradis.

Ce dernier assure qu’il va réactiver le RPA et entreprendre une campagne de mobilisation dans toute la région pour faire comprendre au gouvernement qu’il est inconcevable que son propre ministère de l’Environnement juge « tout à fait normal » de s’autoriser des déversements d’eau de procédé industriel dans une rivière patrimoniale détenant un statut de protection. Il se demande comment le ministre de l’Environnement, Benoit Charette, peut justifier une telle contradiction.

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HISTORIQUE DE L'ASHUAPMUSHUAN

• 1977 | Construction de l’usine de pâte kraft de la Donohue et décret du conseil des ministres pour l’aménagement d’un émissaire de 15 kilomètres permettant de déverser les eaux de procédé directement dans le lac Saint-Jean.

• 1980 | Hydro-Québec présente un projet de quatre centrales sur le cours de la rivière Ashuapmushuan, qui est abandonné devant la levée de boucliers dans la région sous le parapluie du Comité de protection de l’Ashuapmushuan (1200 mégawatts).

• 1990 | Hydro-Québec présente un nouveau projet de deux centrales hydroélectriques sur la rivière et opte pour un retrait devant l’opposition menée par le Regroupement pour la protection de l’Ashuapmushuan (750 mégawatts).

• 1992 | Le gouvernement du Québec annonce la création des deux premières réserves aquatiques protégées de son réseau d’aires protégées avec les rivières Ashuapmushuan et Moisie.

• 2003 | Hydro-Québec procède à la radiation d’actifs de l’ordre de 26 M $ dans ses livres, à la suite de l’abandon des projets d’harnachement de la rivière Ashuapmushuan entre 1980 et 1993, et le gouvernement du Québec renouvelle le décret de statut d’aire aquatique projetée pour la rivière Ashuapmushuan.

• 2017 | En mars 2017, la revue scientifique NRC Research Press publie un article signé par les 11 spécialistes mondiaux des écosystèmes de ouananiches, dont le professeur Pascal Sirois, de l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC), sous le titre Life-history variability and conservation status of landlocked Atlantic salmon : an overview. Le constat de cet article est que l’écosystème du lac Saint-Jean constitue pratiquement un joyau de conservation sur la terre pour cette espèce. La rivière Ashuapmushuan supporte plus de 50 % de la production de saumons dans le lac Saint-Jean.