Voici pourquoi il faut réintroduire l’écriture cursive à l’école

L’enseignement de l’écriture cursive – en lettres attachées - n’est plus à la mode dans de nombreux programmes scolaires. Les anciennes générations sont parfois choquées par l’incapacité de certains jeunes de signer un document officiel ou même de lire une note manuscrite.

Certaines provinces canadiennes observent un déclin de l’enseignement et de l’apprentissage de l’écriture cursive. En Ontario, par exemple, cet enseignement n’est plus obligatoire, quoique les enseignants soient libres de l’inclure.

Cela reflète une tendance lourde, qui consiste à privilégier la communication plutôt que de se concentrer sur l’enseignement et l’évaluation de l’écriture à la main en tant que telle.

De la maternelle à la neuvième année scolaire, le curriculum en Alberta stipule que les étudiants y apprennent à « écouter, parler, lire et écrire ». Il envisage également des résultats qui requièrent l’écriture, comme la capacité d’établir des liens entre des idées. Mais le curriculum n’impose pas d’évaluation des capacités d’écriture. Bien que la nouvelle ébauche du curriculum albertain de 2018 fasse mention de l’écriture cursive, elle n'est pas identifiée comme une compétence.

Au Québec, la majorité des élèves de l’école primaire apprennent actuellement l’écriture script en 1re année et l’écriture cursive en 2e année.

Au-delà de la nostalgie pour l’âge pré-numérique, il y a de bonnes raisons de réintroduire l’écriture cursive à l’école. Ayant mené, avec d’autres experts, des études sur la corrélation entre écriture et littératie, j’ai découvert que le fait de développer sa maîtrise de l’écriture manuscrite, de façon à ce qu’elle devienne automatique, joue un rôle important dans la littératie. L’écriture, c’est également un élégant témoignage de l’aptitude humaine pour la littérature écrite, et un symbole inspirant de la force unique de la parole.

Est-ce trop difficile?

Dans notre monde de culture numérique, certains pourraient croire que l’apprentissage de l’écriture est sans intérêt et gaspille un temps d’apprentissage précieux. Mais frapper la touche « d » sur un clavier ne relève pas du même processus mental que de la coucher sur papier. Taper sur un clavier peut attendre.

Pour certains, l’écriture cursive semble être démodée et faire partie d’un certain nombre de polices d’écriture désuètes et trop dures à maîtriser, avec ses pleins et déliés difficiles pour les muscles des petites mains ainsi que pour la mémoire visuelle.

Mais écrire n’est difficile que si ce n’est pas automatique, et par conséquent inscrit dans la mémoire à long terme. Les recherches en cours en neuroscience soulignent l’importance du développement de compétences automatiques, ce que les psychologues en éducation appellent le la charge cognitive.

Ce que nous avons appris du domaine des sports et des arts du spectacle souligne l’importance d’acquérir des connexions neuronales qui permettent la fluidité du mouvement. C’est la même chose avec la lecture et l’écriture : ce qui nous permet de libérer notre créativité ou d’interpréter les éléments d’une histoire est lié à notre capacité d’écrire de manière automatique.

Le manque de maîtrise

C’est à partir de la 4ème année du primaire que les exigences cognitives s’accélèrent brusquement : les élèves doivent « livrer » vite et mieux. Or, ceux qui sont capables d’écrire couramment ont une plus grande capacité de mémoire qui leur permet de planifier, d’organiser, de réviser et de récupérer un vocabulaire sophistiqué.

Mes collègues et moi avons réalisé une étude auprès de 250 élèves de quatrième année dans une école en Alberta. Nous avons constaté que seulement près de la moitié avaient atteint le niveau requis d'apprentissage en écriture.

Leur capacité d’écriture était insuffisante pour communiquer la complexité du vocabulaire et des idées à laquelle on s’attend d’élèves de quatrième année. La plupart des élèves disposaient d’un vocabulaire à l’oral qu’ils étaient incapables de transférer sur une page. Leur inaptitude à atteindre le niveau d’expression requis à ce stade de leur scolarité est associé à un phénomène que les chercheurs nomment le « marasme de quatrième année », une baisse des résultats dont les élèves risquent de ne pas se remettre.

Améliorer les résultats de littératie

Les écoles peuvent faire mieux, en commençant tôt. Il ne s’agit pas seulement d’enseigner l’écriture cursive, mais aussi de mettre plus d’accent sur toutes les écritures imprimées, l’épellation et le développement de la dextérité. Cette approche est essentielle pour établir les bases de la littératie entre la maternelle et la troisième année.

Si l’on souhaite atteindre de meilleurs résultats académiques en quatrième année, il faut, sur la base de ces compétences acquises plus tôt, enseigner aux jeunes élèves à attacher leurs lettres de façon à obtenir une écriture lisible et fluide.

Steven Graham, un expert de l’éducation spécialisée, de la littératie et de l’écriture à l’université de l’État de l’Arizona, suggère de commencer par enseigner l’écriture manuscrite traditionnelle pour ensuite passer à ce qu’il appelle l’écriture mixte principalement manuscrite, où l’élève apprend à écrire avec un trait continu.

De même, l’experte en alphabétisation précoce Sibylle Hurschler Lichtsteiner donne l’exemple d’une transition entre lettres manuscrites et lettres attachées. C’est une évolution naturelle, avec un soutien académique, du style initial d’écriture des enfants de 2ème et 3ème année du primaire. Une fois que les jeunes enfants ont intériorisé mentalement ces formes de lettres, ils peuvent, avec un peu de pratique, généraliser et reconnaître divers types d’écriture cursive.

Le pouvoir du crayon

Il existe des témoignages sur le pouvoir de l’écriture cursive. Le film Il faut sauver le soldat Ryan a rendu célèbre l’histoire de la lettre à Mme Bixby écrite à la mère de garçons tués durant la Guerre de Sécession. Bien que les historiens ne s’entendent pas à savoir qui est l’auteur de cette missive, le président américain Abraham Lincoln ou l’un des membres de son entourage, l’intérêt soutenu qu’elle a suscité au fil des ans témoigne de l’importance de l’écrit manuscrit, qui permet d’exprimer sa personnalité et son attention tout en frappant l’imaginaire.

De nos jours, c’est la plus jeune lauréate jamais récompensée par le prix Nobel, Malala Yousafzai, qui nous le rappelle :

Si la reconnaissance mondiale de Yousafzai est d’abord le fruit de son blogue, c’est dans son livre Le crayon magique de Malala qu’elle établit une connexion entre l’élégance et la qualité de l’écriture d’un enfant et sa puissance d’agir.

L’écriture de Yousafzai est désormais symbolique de son plaidoyer. Elle démontre la force de l’apprentissage de l’écrit, sa relation profonde à l’identité humaine, et son pouvoir de rappeler au monde la puissance d’agir pour le bien. Bien avant elle, c’est la jeune Anne Frank qui en a fait de même dans son journal.

Nous handicapons nos enfants en faisant abstraction du savoir de ceux qui nous ont précédés. Ceux qui apprennent à épeler et à écrire de manière lisible et fluide seront mieux outillés pour s’exprimer avec confiance et surmonter les petits irritants, comme la perte de courant d’un objet numérique.

Il est grand temps de remettre l’écriture cursive au curriculum à travers le Canada.

* * * * *

Ce texte est d'abord paru sur le site franco-canadien de The Conversation. Reproduite avec permission.

The Conversation