« Il faut questionner notre héritage culturel. Qu’est-ce qu’on écrit comme scénario d’amour encore aujourd’hui? Nous alimentons ce climat de coercition », déplore Isabelle Boisclair, professeure titulaire en études littéraires et culturelles à l’Université de Sherbrooke.
« Il faut questionner notre héritage culturel. Qu’est-ce qu’on écrit comme scénario d’amour encore aujourd’hui? Nous alimentons ce climat de coercition », déplore Isabelle Boisclair, professeure titulaire en études littéraires et culturelles à l’Université de Sherbrooke.

Vague de dénonciations : qu’est-ce que la coercition?

Sherbrooke — La récente vague de dénonciations d’agressions sexuelles apporte quelques notions de vocabulaire visiblement nécessaires. Maintenant que le terme « racisme systémique » est mieux redéfini par l’ensemble de la société, voici venu le moment de réfléchir à la notion de « coercition ».

D’un point de vue technique, les ouvrages de référence définissent la « coercition » comme un moyen physique ou psychologique de contraindre une personne à agir ou à s’abstenir. Mais plus concrètement, ce terme, explose de sens à la vue des nombreux témoignages de harcèlements et d’agressions sexuelles qui déferlent sur les réseaux sociaux.

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Les excuses publiques du chanteur Alex Nevsky en milieu de semaine ont poussé la réflexion sur la coercition à un second niveau sur les plateformes sociales. En révélant certains détails sur sa vie privée, l’artiste a contraint Stéphanie Boulay, son ex-copine et membre du duo des sœurs Boulay, à exposer ses blessures du passé. Cette forme implicite de coercition a soulevé plusieurs questionnements.

Un héritage culturel

Selon Isabelle Boisclair, professeure titulaire en études littéraires et culturelles à l’Université de Sherbrooke, la notion de contrainte est ancrée comme modèle dans notre société.

« Depuis des années, les femmes tentent de comprendre comment elles ont été fabriquées. Dans les contes de fées où la princesse attend son prince, les films au cinéma et dans les chansons, les hommes sont en position d’autorité. Pour eux, la sexualité c’est un jeu, un amusement. Évidemment que ça peut l’être pour les femmes aussi, mais on voit toujours un désir d’emprise. »

Pour appuyer ce qu’elle avance, Mme Boisclair révèle le triste constat d’une ancienne étudiante qui souhaitait faire sa thèse sur la représentation du désir féminin dans les œuvres produites par des femmes.

« Sur 25 œuvres potentielles, il n’y en avait qu’une ou deux qui proposaient un sexe heureux. Sa thèse a finalement porté sur le motif de la contrainte, déplore-t-elle, en ajoutant que même lorsqu’une personne ‘‘finit par dire oui’’, il arrive qu’il y ait coercition : leur désir à elles étant rabattu par le leur. »

Préparer la nouvelle génération

Selon Mme Boisclair, le processus dynamique qui garde la société dans cette culture malsaine est maintenu par la société elle-même. « La culture nous forme et nous formons la culture ».

« Il faut questionner notre héritage culturel. Qu’est-ce qu’on écrit comme scénario d’amour encore aujourd’hui? Comment on présente les scènes érotiques? Toute cette érotisation de la violence dans les films, ce n’est pas comme ça que ça fonctionne dans la vraie vie. Nous alimentons ce climat de coercition. »

« Or pour exercer de la coercition, il faut du pouvoir, affirme Mme Boisclair. Il est flagrant que dans la plupart des cas dénoncés, il y a un écart d’âge et que ce sont des jeunes filles et des jeunes femmes qui sont principalement victimes de ces hommes qui ont soit du pouvoir, soit de la notoriété. »

Le public cible dans cette vague de dénonciations et de témoignages, selon Mme Boisclair, est composé majoritairement d’adolescentes et de jeunes femmes âgées de 15 à 27 ans.

« Elles sont souvent à l’entrée du milieu professionnel. Elles ont parfois moins confiance en elle, en leur pouvoir et en leur talent. Si elles se font manipuler, c’est bien qu’elles aspirent, en toute bonne foi, à une carrière que des hommes plus vieux et en situation d’autorité peuvent leur permettre de réaliser. »

Même si elle affirme que ces femmes sont plus outillées et plus fortes qu’auparavant, Mme Boisclair croit qu’il y a urgence d’agir. « Il faut inventer de nouveaux modèles, il faut inventer de nouveaux scénarios amoureux », insiste-t-elle.