Donna Strickland, co-lauréate du prix Nobel de physique 2018, dans son laboratoire de l’Université de Waterloo, en Ontario.

Une Canadienne experte des lasers lauréate du Nobel de physique

STOCKHOLM — Le prix Nobel de physique a été attribué mardi à trois chercheurs, dont le Français Gérard Mourou, pour leurs recherches sur les lasers qui ont permis de développer des outils de haute précision utilisés dans l’industrie et la médecine.

Le prix récompense pour moitié l’Américain Arthur Ashkin, 96 ans, et pour l’autre moitié Gérard Mourou, 74 ans, et la Canadienne Donna Strickland, née en 1959.

Leurs découvertes ont «révolutionné la physique des lasers» et à la conception «d’instruments de précision avancée qui ouvrent des champs inexplorés de recherche et une multitude d’applications industrielles et médicales», a indiqué l’Académie royale des sciences à Stockholm.

Arthur Ashkin, désormais le lauréat Nobel le plus âgé toutes catégories confondues, a mis au point la «pince optique» qui permet de manipuler des organismes extrêmement petits comme les cellules, les particules et les virus.

Gérard Mourou, polytechnicien, et son étudiante Donna Strickland ont inventé la technique d’amplification des lasers, appelée «Chirped Pulse Amplification (CPA)», qui génère des impulsions ultracourtes et de très haute puissance.

Outre leur contribution à la physique du vide ou des trous noirs, les travaux des deux scientifiques ont permis d’opérer des millions de personnes dans le monde souffrant de myopie ou de cataracte.

Jointe peu après l’annonce, Mme Strickland, professeure à l’Université de Rochester aux États-Unis, s’est dite honorée par le Nobel de physique, que seules deux femmes ont reçu avant elle depuis sa création en 1901.

«Je pensais qu’il aurait été plus facile d’honorer les femmes physiciennes, nous en sommes là aujourd’hui et j’espère qu’avec le temps, les choses iront plus vite», a-t-elle réagi.

Avant elle, seules Marie Curie - qui reçut aussi le Nobel de chimie en 1911 -, récompensée en 1903 avec son mari Pierre, et Maria Goeppert Mayer en 1963 ont été décorées par l’académie.

La médecine a ouvert le bal des Nobel 2018 lundi avec le sacre d’un duo de chercheurs nippo-américain, James P. Allison et Tasuku Honjo, récompensés pour leurs travaux sur la capacité du corps à se défendre contre les cancers virulents comme le cancer du poumon et le mélanome.

Suivront la chimie mercredi et l’économie lundi 8 octobre. Le lauréat du Nobel de la paix sera dévoilé vendredi à Oslo.

Pour la première fois depuis 1949, l’annonce du prix de littérature a été reportée d’un an par l’Académie suédoise, enferrée dans des divisions internes et le retrait de plusieurs membres l’empêchant de fonctionner normalement.

L’Académie royale des sciences a dévoilé les lauréats du Nobel de physique, à Stockholm, mardi.

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DONNA STRICKLAND RACONTE SON PARCOURS

Une professeure canadienne est devenue la troisième femme à recevoir le prestigieux prix Nobel de physique. La Presse canadienne a discuté avec Donna Strickland de l’obtention du prix, de ses travaux dans le domaine de la physique des lasers et de son message aux femmes qui souhaitent faire carrière dans le monde scientifique.

Qu’avez-vous ressenti lorsque vous avez reçu l’appel vous informant de votre victoire?

Au fil des ans, les gens me taquinaient en disant: «Nous n’avez pas encore eu de nouvelles du comité du prix Nobel?» Mais j’ai toujours pensé que c’était idiot (...) Il y a énormément de candidats qui auraient pu être choisis. Je pense que j’étais un peu abasourdie. C’est évidemment un grand honneur de recevoir un tel prix.

L’Académie royale des sciences de Suède a qualifié de «révolutionnaire» la technique que vous avez mise au point en 1985, connue sous le nom d’«amplification par dérive de fréquence». Pouvez-vous expliquer votre travail?

À cette époque, au début des années 1980, il existait à la fois des lasers à impulsions courtes et des lasers à haute énergie. Les gens voulaient des puissances de pointe élevées, mais si nous mettions des puissances de pointe élevées dans un laser, nous faisions exploser le laser. C’est pourquoi on ne pouvait pas avoir à la fois une énergie élevée et des impulsions courtes. L’amplification par dérive de fréquence vient contourner cela. C’est une idée très simple.

Qu’avez-vous ressenti en voyant votre découverte évoluer au fil des ans?

Cela a été très amusant. Il y a toujours un intérêt à approfondir la découverte. En 2010, il y avait un symposium simplement pour féliciter Gérard (Mourou, directeur de thèse et colauréat du prix) et moi pour les 25 ans de l’amplification par dérive de fréquence. Des gens du monde entier étaient présents (...) Il y avait une excitation à ce sujet. C’est amusant à regarder et on se dit: «Wow, comment est-ce possible?»

Vous n’êtes que la troisième femme à remporter le prix Nobel de physique. Était-ce un domaine plutôt dominé par les hommes lorsque vous avez commencé?

Oui, ça l’était, mais je n’en ai pas vraiment tenu compte. Peut-être que c’est pour ça que je ne me suis pas arrêtée, parce que j’ai tout simplement fait abstraction de tout ça. En fait, je ne pense même pas l’avoir vraiment remarqué. Et j’aimais être la seule fille à entrer dans les toilettes lors des grandes conférences et avoir 30 cabinets pour moi toute seule. J’ai toujours été payée à la hauteur de mes collègues et j’ai le sentiment d’avoir été traitée sur un pied d’égalité. Je pense que les femmes devraient commencer à être davantage reconnues parce que, pour une raison quelconque, tous les hommes ne veulent pas nous reconnaître, pas tout le monde, mais je pense que c’est une minorité. Je pense que la majorité des gens sont prêts à nous reconnaître.

La parité entre les sexes sur le terrain s’est-elle un peu améliorée au cours de votre carrière?

Nous étions probablement environ 10 pour cent de femmes à assister aux conférences sur le laser. Maintenant, cela représente environ 25 pour cent. On y arrive. Je me compare maintenant (...) à Maria Goeppert-Mayer (la deuxième femme à remporter le prix Nobel de physique). Je la cite dans ma thèse, mais je crois qu’elle n’a pas été payée pour ce pourquoi je la cite. Elle suivait simplement son mari, le professeur, et ils la laissaient avoir un bureau ou la laissaient enseigner, ou la laissaient faire certaines choses, et pourtant elle a remporté un prix Nobel. Ce n’est que dix ans environ avant de remporter le prix Nobel qu’elle a été rémunérée en tant que scientifique. Il est vrai qu’une femme n’a pas reçu le prix Nobel depuis lors, mais je pense que les choses sont meilleures pour les femmes qu’elles ne l’étaient. Nous ne devrions jamais perdre de vue le fait que nous progressons.

Pensez-vous que votre victoire pourrait attirer les filles vers les domaines des sciences, de la technologie, du génie et des mathématiques?

J’ai du mal à répondre à cette question parce que je pense que chaque femme ou chaque fille doit décider elle-même si cela peut faire une différence. J’ai entendu assez de gens dire qu’il était nécessaire d’avoir des modèles, alors espérons que ça aide.

Seriez-vous ouverte à être vue sous cet angle maintenant?

Je l’ai déjà été. Il y a très peu de femmes scientifiques et très peu de physiciennes universitaires et on nous demande de jouer ce rôle. Je me mets donc en évidence pour ça.

Compte tenu de votre victoire, avez-vous un message à adresser aux aspirantes chercheuses en sciences?

Si vous voulez faire quelque chose, allez-y et faites-le. C’est tout ce que vous pouvez faire.  La Presse canadienne

Gérard Mourou, photographié dans son laboratoire à l'École Polytechnique, à Palaiseau, au sud-ouest de Paris, mardi

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LAURÉATS DES 10 DERNIÈRES ANNÉES

2018 : Arthur Ashkin (États-Unis), Gérard Mourou (France) et Donna Strickland (Canada), pour leurs recherches sur les lasers qui ont permis de mettre au point des outils de haute précision utilisés dans l’industrie et la médecine.

2017 : Rainer Weiss, Barry Barish et Kip Thorne (États-Unis), pour l’observation des ondes gravitationnelles qui confirme une prédiction d’Albert Einstein dans sa théorie de la relativité générale.

2016 : David Thouless, Duncan Haldane et Michael Kosterlitz (Grande-Bretagne) sur les isolants topologiques, des matériaux «exotiques» qui permettraient dans un avenir plus ou moins proche de créer des ordinateurs surpuissants.

2015 : Takaaki Kajita (Japon) et Arthur McDonald (Canada) pour avoir établi que les neutrinos, des particules élémentaires, avaient une masse.

2014 : Isamu Akasaki et Hiroshi Amano (Japon) et Shuji Nakamura (USA), inventeurs de la diode électroluminescente (LED).

2013 : François Englert (Belgique) et Peter Higgs (Grande-Bretagne) pour leurs travaux sur le boson de Higgs, une particule élémentaire.

2012 : Serge Haroche (France) et David Wineland (États-Unis) pour leurs recherches en optique quantique qui permettent la création d’ordinateurs surpuissants et d’horloges d’une précision extrême.

2011 : Saul Perlmutter et Adam Riess (États-Unis), Brian Schmidt (Australie/États-Unis) pour avoir découvert que l’expansion de l’univers était en accélération et qu’il se terminera dans la glace.

2010 : Andre Geim (Pays-Bas) et Konstantin Novoselov (Russie/Grande-Bretagne) pour leur découverte du graphène, une forme révolutionnaire du graphite, qui doit bouleverser l’électronique, notamment la construction d’ordinateurs et de transistors.

2009 : Charles Kao (États-Unis/Grande-Bretagne), Willard Boyle (États-Unis/Canada), George Smith (États-Unis) pour des travaux sur la fibre optique et les semi-conducteurs, responsables d’avancées technologiques majeures dans la téléphonie, les transferts de données et la photographie.