Amir Belkacemi et Megda Belkacemi ont livré des témoignages prenants, mercredi, au palais de justice de Québec, mercredi.

Tuerie de la Grande Mosquée: le «monstre» a terrassé le géant

«Le 29 janvier 2017, Alexandre Bissonnette a choisi de tourner le dos à son humanité. J’ai la certitude que cet homme derrière moi est un monstre. Et les monstres n’ont pas à être parmi nous.»

Amir Belkacemi a 26 ans. Le jeune homme, grand et costaud, s’exprime avec le calme et la sagesse de quelqu’un qui a vécu plusieurs vies.

Amir n’a pas de conseil à donner au juge François Huot, chargé d’imposer la peine à l’auteur du massacre à la Grande Mosquée. Si ce n’est pour dire qu’à son avis, les gens qui détruisent ce qui fait leur humanité, les «monstres», n’ont pas leur place dans la société.

Megda Belkacemi a 29 ans. L’aînée des 17 orphelins de la tuerie s’avance avec confiance. Elle lit sa déclaration avec un mélange d’assurance et de délicatesse.

Avec leur jeune frère de 14 ans, Amir et Megda sont les enfants de Khaled Belkacemi, professeur de génie agro-alimentaire à l’Université Laval, tombé sous les balles d’Alexandre Bissonnette. Un «géant» — l’expression est d’Amir — qui, à 60 ans, n’en avait vraiment pas fini avec la vie.

Le soir de la fusillade, Amir était à son poste de barman dans un restaurant de la haute-ville. Megda, avocate à la Ville de Québec, finissait un projet urgent pour le travail. Ils ont tous les deux décliné l’offre de leur mère de venir souper à la maison familiale.

Après un dimanche après-midi paisible à jouer au soccer avec son fils cadet, Khaled Belkacemi accepte de rejoindre un ami pour la prière du soir à la Grande Mosquée du chemin Sainte-Foy.

C’est l’affaire de moins d’une heure, assure-t-il à sa femme, Safia Hamoudi. M. Belkacemi partira sans ses papiers d’identité.

20h. Megda jette un œil à son téléphone cellulaire. Une alerte la prévient qu’une fusillade a éclaté à la Grande Mosquée.

Elle appelle sa mère. Safia n’est pas au courant de rien. Elle attend son mari pour souper.

La jeune femme se précipite vers Sainte-Foy, croisant des voitures de police. Amir commence une tournée des hôpitaux avant de rejoindre sa famille à son aréna d’enfance, transformée en cellule de crise.

Après une attente interminable, la famille aura finalement la confirmation, à 16h le 30 janvier, que Khaled Belkacemi est décédé.

Megda n’oubliera jamais l’image de son père dans son cercueil. «J’avais encore l’espoir qu’il s’agisse d’une simple erreur sur la personne, comme il était parti sans ses papiers , confie Megda. Mais c’était bien lui.»

Safia et ses deux enfants partent pour les funérailles en Algérie. Amir décide de prolonger son séjour. «Je n’avais absolument pas le goût de revenir, confesse-t-il. À chaque fois que je sortais de chez moi, plusieurs fois par jour, je retombais dans le tourbillon infernal car les gens m’en parlaient, même avec toute les bonnes intentions du monde.»

À son retour, Amir se jette dans le travail, au point de frôler l’épuisement professionnel. Megda doit prendre congé durant deux mois. Safia visitera une psychologue durant de longs mois.

La joie de vivre a disparu. Les repas familiaux sont moroses. Les vacances en Algérie, tristes.

En plus de perdre son compagnon, Safia, professeure elle aussi au département de génie agroalimentaire, a été privée de son collègue de travail, celui avec qui elle écrivait des articles scientifiques, organisait des colloques, dirigeait des étudiants.

Pas de sens

Comment faire son deuil dans un contexte aussi insensé, où un père pacifique, en prières, périt sous les balles d’un tireur? Amir cherche encore.

«Faire le deuil de ses parents, c’est dans la normalité, fait-il remarquer. Mais pas dans ce contexte de violence, de haine.»

Megda n’arrive pas à comprendre qu’un homme du même âge qu’elle, qui a eu un parcours scolaire semblable au sien, quelqu’un qu’elle aurait pu connaître, ait pu enlever la vie de six pères de famille.


« J’avais encore l’espoir qu’il s’agisse d’une simple erreur sur la personne, comme il était parti sans ses papiers. Mais c’était bien lui »
Megda Belkacemi, se rappelant l’image de son père dans son cercueil

Ce que Megda appelle «le doux sentiment de sécurité» a cédé la place à la peur.

Amir a toujours refusé de laisser «les gens haineux et extrémistes gagner» en avouant sa peur. «Mais le fait est que oui, on vit dans la peur.»

Pour le jeune homme né à Sherbrooke, il est encore bien difficile de réaliser que, pendant un instant, il a arrêté de se sentir chez lui au Québec, une province que ses parents ont choisie pour fuir la violence en Algérie. 

«Les gens qui s’expatrient, qui font d’énormes sacrifices, ne le font pas pour apporter de la terreur, pour imposer quoi que ce soit à qui que ce soit, insiste Amir, en regardant la vingtaine de journalistes assis dans la salle d’audience. Ils le font pour donner à leurs enfants et à leurs petits-enfants une meilleure vie. Pas pour autre chose, jamais. L’ennemi, c’est les terroristes, les fondamentalistes. Ce sont ces gens-là qu’il faut combattre, pas les autres.»

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LE DRAME, À HAUTEUR D'ENFANT

La veuve de Khaled Belkacemi, Safia Hamoudi, et sa fille Megda ont aussi témoigné de leur douleur et de leur incompréhension à la suite du drame.

Non, les quatre enfants présents à la Grande Mosquée n’ont pas été atteints par les balles du tireur. Mais oui, ils vivent de grands impacts de la tragédie eux aussi.

Un père, présent le soir du 29 janvier 2017, a raconté comment, de son point de vue, lui, son garçon et deux autres enfants ont été visés par le tireur.

Après l’attaque, ils ont réussi à fuir, pieds nus, sans manteau d’hiver. 

Le garçon a vécu difficilement les contrecoups du massacre. Il n’a pu dormir seul pendant deux semaines et a eu besoin d’aide lors de son retour à l’école.

Une comédie

Alexandre Bissonnette a dit aux policiers avoir «fait attention aux enfants». Ce n’est que comédie, rétorque le père. «Si vraiment il voulait faire attention aux enfants, il ne se serait pas attaqué à leurs parents», tranche le père.

Le père a proposé à sa famille de déménager après le drame. «Mon fils a dit oui, mais à condition d’amener notre maison, mon école et mes amis, raconte le père. Ça veut tout dire.»  

NDLR: Une ordonnance de non-publication protège l’identité des mineurs présents à la Grande Mosquée.