Si on avait dit à Luc Boutin que la dépression qui lui a été diagnostiquée en 2007 mettrait six ans à guérir, il n’aurait probablement pas tenu le coup.

Survivre à six ans de dépression

Si on avait dit à Luc Boutin que la dépression qui lui a été diagnostiquée en 2007 mettrait six ans à guérir, il n’aurait probablement pas tenu le coup. Ni, non plus, si on lui avait annoncé qu’en cours de traitement, il irait jusqu’à prendre 35 comprimés par jour, à vivre plusieurs hospitalisations en psychiatrie et à se soumettre à des électrochocs.

Mais Luc Boutin est toujours là, même s’il a failli attenter à ses jours. Mieux : il vient de publier, à compte d’auteur, un livre relatant ses six années de martyre, pour témoigner des états d’âme d’une personne qui doit traverser l’épreuve de la maladie mentale, et montrer que l’on peut s’en sortir.

C’est d’ailleurs à la demande de son psychiatre, le Dr Khashayar Djahanbakhsk Asli, qu’il a entrepris l’écriture de ce livre. Le médecin en signe justement la préface, soulignant la volonté de fer de son ancien patient.

« Pour lui, de me voir enfin reprendre goût à la vie lui faisait du bien, car il n’a pas la chance de réchapper tous ses patients. Il était persuadé que mon histoire allait aider d’autres personnes. J’en ai été convaincu à mon tour lorsque la dame chargée de la révision, qui avait perdu son père par suicide, m’a confié que cela lui avait fait du bien. J’avoue que cela n’a pas été facile pour moi de revivre tout ça, mais c’est probablement, parmi mes nombreuses thérapies, ce qui m’a aidé le plus. En écrivant, j’ai trouvé des réponses. »

Le titre de ce récit autobiographique, Je suis tellement heureux que je cesse d’exister, fait référence à la vie parfaite que menait Luc Boutin auparavant : marié, père de deux enfants, gestionnaire responsable du service des salaires au CHUS, patron aimé et respecté... Jusqu’à ce jour de juillet où il s’effondre en larmes dans le bureau de son médecin. Sans le savoir, il s’engage dans un tunnel dont il ne verra l’issue qu’en 2013.

L’auteur entraîne ainsi ses lecteurs dans les moins bons côtés des soins psychiatriques, lorsque les thérapies n’ont pas l’effet escompté : hospitalisations à répétition, surmédication, rechutes. Après plusieurs traitements inefficaces, la dépression de Luc Boutin sera identifiée comme « réfractaire ».

« Mais il y avait toujours un très mince filet d’espoir. Pourquoi ai-je tant voulu mourir sans l’avoir fait? Avec le Dr Asli, j’ai conclu que c’était mon désir de retrouver ma vie de famille d’avant. Mais il faut aussi voir ce côté obsessif de perfection, qui m’a toujours caractérisé, autant dans ma vie professionnelle que personnelle », poursuit celui qui relate de grands pans de son enfance pour mieux faire comprendre ce qui l’a mené jusque-là.

Luc Boutin
Je suis tellement heureux que je cesse d'exister 
Récit autobiographique	 
Autoédition 
308 pages

Sortir de sa zone grise

En mars 2013, le psychologue de Luc Boutin finira par lui dire qu’il est probablement homosexuel. L’affirmation aura l’effet d’un tremblement de terre, car cette possibilité n’était jamais venue à l’esprit du Sherbrookois. Jamais il n’avait douté de son bonheur conjugal avant que la dépression se déclare. Il n’avait jamais non plus vécu d’expérience lui permettant de croire le contraire.S

« Avec le recul, bien sûr que je me souviens que je trouvais certains hommes beaux. Mais je suis né à une époque et dans un milieu où c’était impensable de dire ça. Et ça n’a jamais été assez puissant pour que j’aie envie de renoncer à ma vie de famille », répond-il, soulignant du même coup qu’il n’est pas le premier ni le seul à avoir baigné dans cette sorte de zone grise quant à son orientation. « Ce n’est pas noir ou blanc pour tout le monde », insiste-t-il.

On ne peut s’empêcher quand même de noter que la réponse au mal de vivre de Luc Boutin est venue non pas de la psychiatrie mais de la psychothérapie.

« Le Dr Asli lui-même admet aujourd’hui que, s’il avait su mon histoire, il ne serait pas allé aussi loin. Dès le départ, il y avait un psychologue dans l’équipe de traitement, et l’homosexualité, ai-je su plus tard, faisait partie des hypothèses, mais l’équipe a jugé que si j’avais été placé devant ce fait à l’époque, je n’aurais pas compris et j’aurais mis fin à mes jours dans l’heure. Il fallait être très prudent, car la psychiatrie n’est pas une science exacte. Si mon psychologue a fini par aborder le sujet six ans plus tard, c’est parce que je venais d’avoir, pour la première fois, des discussions très intimes avec un autre homme et que je lui en ai parlé. Je lui ai donné l’outil qui lui manquait. »

Des proches sans armée

Mais pour Luc Boutin, ce n’est pas l’homosexualité, mais bien les hauts et surtout les bas de sa dépression qui sont le cœur du propos. L’auteur souhaitait également que son livre mette en évidence la souffrance des proches.

« C’était tout aussi insoutenable pour ma femme et mes enfants de voir la personne qu’ils aimaient devenir inerte. J’ai l’habitude de dire en conférence que j’avais une armée de professionnels penchés sur mon cas, mais eux, ils n’avaient personne pour les comprendre, les questionner, leur donner des réponses... »

Heureusement, cette longue traversée de désert n’aura pas eu raison des liens familiaux. « Mon ex-épouse est toujours une personne très importante dans ma vie, que j’aime différemment mais quand même profondément. Elle-même m’a dit récemment qu’au contraire, cette épreuve nous a tous rapprochés, alors que je craignais que cela nous divise. Quand j’ai remis le livre à ma famille, ce fut un des plus intenses et des plus beaux moments de ma vie », rapporte celui qui est aujourd’hui grand-père.

Depuis la publication, Luc Boutin a reçu des dizaines de témoignages. « Des gens qui me remercient de parler de maladie mentale, des personnes qui ont perdu un proche par suicide, des professionnels de la psychiatrie, de la psychologie, des soins infirmiers, qui me confient qu’ils comprennent pour la première fois ce que leurs patients vivent, et estiment que mon livre devrait être un outil de travail pour tout le personnel... »

Luc Boutin donnera une conférence le 30 mai lors du congrès de l’AMPQ (Association des médecins psychiatres du Québec) au Manoir Richelieu, dans la région de Charlevoix. On peut commander son ouvrage auprès de la librairie en ligne Bouquinbec ou s’adresser aux librairies traditionnelles, plusieurs offrant le service de commande pour leurs clients, souligne-t-il.