Isabelle Légaré
Le Nouvelliste
Isabelle Légaré
Sylvie Girard survit non sans peine à la mort de son fils Alexandre survenue il y a vingt ans.
Sylvie Girard survit non sans peine à la mort de son fils Alexandre survenue il y a vingt ans.

Survivre à Alexandre

CHRONIQUE / Il s’est écoulé vingt ans. Pour Sylvie Girard, c’était hier. Le temps est suspendu depuis que son fils a été enlevé, agressé sexuellement, martyrisé et assassiné.

Le soir, il lui arrive de s’endormir sur le divan du salon, devant le téléviseur allumé. L’appareil meuble le silence, la noirceur et sa pensée.

«Là ou dans mon lit, les nuits sont horribles.»

Le 4 août 2000, Alexandre Livernoche, 13 ans, est disparu après sa journée de travail à récolter des concombres. Il habitait à Sorel-Tracy, tout comme Mario Bastien qui était également aux champs ce jour-là.

Il est le dernier à avoir été vu avec le garçon dont le corps a été retrouvé cinq jours plus tard, enterré dans une sablière.

Bastien a été accusé puis reconnu coupable du meurtre du jeune Livernoche.

La douleur de Sylvie Girard ne s’estompe pas.

«On ne passe pas à travers ça. C’est impossible d’oublier. Il l’a magané pas mal…», dit-elle en parlant du meurtrier.

Sylvie Girard était présente lors du procès. Elle a entendu les détails sordides entourant la mort de son enfant, le plus jeune de ses trois fils. Il lui arrive de ressentir le calvaire d’Alexandre.

«J’étouffe.»

À la table de sa cuisine, un paquet de cigarettes à portée de main, Sylvie Girard me parle des cauchemars qui la tourmentent.

«Tu ne peux pas tourner la page. Mon gars a tellement souffert. Je n’ai pas été capable d’aller l’identifier. Je voulais rester avec une belle image de lui.»

Elle éclate en sanglots.

«Je m’ennuie. Il me manque!»

Rencontrée dans son petit logement, à Trois-Rivières, la femme de bientôt 60 ans ne retient pas ses larmes qui coulent sur ses joues ni la colère qui l’habite. C’est comme ça depuis vingt ans et il en sera vraisemblablement toujours ainsi.

Alexandre n’aurait jamais dû croiser la route de Mario Bastien.

Incarcéré à la prison de Trois-Rivières pour une agression armée, l’individu bénéficiait d’une absence temporaire en raison de la surpopulation carcérale enregistrée à cet endroit. Cette décision a été prise par le directeur de l’époque. Il n’était pas au fait que le détenu, qui n’en était pas à sa première condamnation, avait déjà été qualifié de pédophile dangereux et que son dossier faisait état de troubles psychiatriques.

Bastien a été condamné à 25 ans de détention ferme pour le meurtre du jeune Livernoche. En rendant sa sentence, le juge a déclaré que ce criminel récidiviste n’aurait pas dû être en liberté conditionnelle le 4 août 2000.

«C’est leur faute», rage Sylvie Girard.

Elle en veut aux policiers qui, croyant d’abord à une fugue d’Alexandre, ont tardé avant d’amorcer les recherches. Elle dénonce aussi ses avocats de l’avoir mal représentée dans sa poursuite contre le ministère de la Sécurité publique et la Commission des droits des libérations conditionnelles.

La Trifluvienne s’estime lésée par l’entente hors cour qui a été négociée alors qu’elle était psychologiquement vulnérable, incapable de prendre des décisions et de juger la valeur du montant qui lui a été versé, une somme en deçà de ce que la poursuite réclamait en raison des ratés du système dans cette tragique histoire.

«C’est de leur faute! Sinon, je l’aurais, mon fils», blâme de nouveau Sylvie Girard qui a voulu mourir après la mort de son enfant. Elle a appelé directement à l’hôpital.

«Ça me prend un psychiatre, sinon, je disparais», a-t-elle lâché au bout du fil.

Alexandre Livernoche avait 13 ans au moment d’être enlevé et assassiné par Mario Bastien qui a été condamné à 25 ans d’emprisonnement ferme.

Pendant cinq ans, la mère endeuillée a consulté un spécialiste. Elle a également quitté la région de Sorel-Tracy pour revenir s’établir à Trois-Rivières, la ville où elle a grandi.

Sylvie Girard ne pouvait plus habiter là où son fils a connu une fin effroyable.

«Je voyais tout le temps l’endroit où il a été retrouvé…»

Son visage s’assombrit en évoquant les dernières heures du garçon torturé par celui qu’elle ne nomme pas.

«Les images sont toujours là. Enterré vivant... Et c’est à part tout ce qu’il lui a fait avant.»

Cette ancienne préposée auprès de personnes âgées a été reconnue inapte au travail. Elle aimait son métier, mais les circonstances entourant le décès d’Alexandre l’empêchent de le pratiquer.

«J’ai des flashes. J’aurais trop peur de faire des erreurs.»

Sylvie Girard ira bientôt se recueillir au cimetière. Son enfant repose près de ses grands-parents maternels, le souhait de celle qui avait 3 ans lorsque sa famille a quitté La Tuque pour Trois-Rivières.

«Je suis l’avant-dernière de 17 enfants.»

Treize d’entre eux sont toujours vivants, des frères et des sœurs à qui Sylvie confie sa détresse, consciente de leur propre chagrin.

«Ce n’est pas évident pour eux non plus…»

Encore moins pour ses deux autres fils, Sylvain et Jimmy.

Leur vie a été bouleversée par la mort atroce de leur frère né un 26 décembre. Les anniversaires n’ont plus jamais été les mêmes après le décès d’Alexandre.

«Il manque quelqu’un…»

L’arrivée de ses deux petits-enfants adoucit son existence. Sylvie Girard est la grand-mère d’une bambine âgée d’un an et d’un garçon de 8 ans qui ressemble beaucoup à son oncle.

«Il a son teint bronzé naturel, ses cheveux… C’est frappant!», se réjouit la Trifluvienne.

Alexandre aurait 33 ans aujourd’hui. Le sportif qui rêvait de faire carrière au hockey serait peut-être papa.

Des questions sans réponses pour sa mère qui sourit rarement durant la rencontre, sauf au moment de me dire... «Il m’arrive de penser à lui et de pleurer de joie.»

Alexandre aimait jouer des tours. «Mon petit tabarouette!», lui dit-elle en regardant des photos empilées dans des boîtes. Il n’y en a aucune sur les murs. La mère de l’éternel adolescent les a retirées il y a quelques années.

«C’était trop douloureux.»

À l’automne, elle veut prendre le temps de les classer dans des albums.

«Je me sens prête.»

Sylvie Girard m’a contactée quelques heures après notre rencontre en après-midi, entre un ciel orageux et des percées de soleil.

La femme souhaitait me lire un message qu’elle venait d’écrire pour son fils. Le voici… «Au revoir Alexandre. Tu as illuminé ma vie avec tes deux frères remplis d’amour. On ne t’oubliera jamais. On t’aime à l’infini.»