Lorsqu’elle a reçu un diagnostic de dépression majeure, Josée Querry a eu honte.

Stress post-traumatique: la chute de «superwoman»

Au volant de son Honda CRV blanc, Josée Querry fonce vers le muret de ciment qui longe l’autoroute 640, à Boisbriand. Après 20 ans de service dans la Gendarmerie royale du Canada, cette cheffe d’équipe de l’unité antiterroriste de la GRC, surnommée «la machine», «supercop» ou «super­woman», a honte. Elle revient de la clinique. Sa médecin pense qu’elle fait une dépression majeure. Elle lui a prescrit des médicaments et signé un arrêt de travail de 60 jours.

Mais à cet instant, Josée préfère provoquer un accident que de montrer le papier de la docteure. Elle se dit : «Si je rentre dans un mur de ciment, je vais me casser les deux jambes, je vais scrapper mon truck, et au quartier général de la GRC, demain, ce qu’ils vont dire, c’est que Josée Querry a un accident d’auto et elle va être arrêtée six mois. Pas qu’elle est en dépression». 

Le rêve d’une vie n’est pas censé devenir un cauchemar. 

Dès l’âge de 8 ans, à Saint-Quentin, au Nouveau-Brunswick, Josée admire les policiers de la GRC qui passent par le garage de son père. «Je ne jouais pas à la poupée, je jouais à la police, quand j’étais jeune.»

Ex-championne provinciale de judo, marathonienne et étudiante disciplinée à l’Université de Moncton, elle passe haut la main les tests physiques et écrits pour être admise dans la GRC. Durant la formation intensive de six mois à l’École de la GRC à Regina, en Saskatchewan, cette femme forte au sourire contagieux sort du lot. Ses 23 camarades québécois voient en elle une leader naturelle et la nomment chef de la troupe.

À la fin du bootcamp, elle reçoit un «bonbon» : une assignation près de chez elle, au Nouveau-Brunswick, dans la ville côtière de Richibouctou, réputée pour ses plages sablonneuses. Mais sur son territoire, il y a aussi la réserve amérindienne de Big Cove, une des plus violentes dans l’Est du Canada. Des caporaux la mettent en garde : «tu feras attention, là-bas, c’est dangereux». 

Josée ne s’en fait pas avec ça. Elle est ravie de commencer le travail lundi matin, 8h. Mais en plein milieu de la nuit, elle reçoit un appel de l’affectateur de la GRC, la voix paniquée, qui lui dit qu’il y a une émeute dans la réserve et que son partenaire vient la chercher. Josée enfile son uniforme, mais n’a pas encore reçu son arme à ce moment. Elle prend un lourd fusil de chasse du véhicule de police et fonce vers la réserve avec son collègue. Elle tremble. 

Le chaos

Sur place, c’est le chaos. Josée arrête deux femmes qui étaient en train de se battre. Elle entre dans une roulotte et trouve un homme avec une balle dans la tête, effondrée sur une table. Une femme intoxiquée hurle et frappe dans la marre de sang, qui gicle sur les policiers. 

Terrorisée, Josée urine dans son pantalon. «À ce moment-là, je me suis dit : “c’est fini, that’s it. Je ne ferai pas de police”», raconte-t-elle. Elle veut remettre sa démission le lendemain, après une journée dans la GRC. 

Mais le lendemain, au poste de police, son partenaire la présente aux autres policiers et n’a que des éloges. «Ce qu’il dit de moi, c’est que je suis tellement top, tellement à mon affaire. […] Pis là, moi je suis comme : toi, t’as pas vu, j’ai eu tellement peur, j’ai fait pipi dans mes culottes.»

Quatre ans plus tard, Josée est l’enquêteuse principale sur une tentative de meurtre à la réserve. Elle tente de convaincre une femme victime de violence conjugale de porter plainte contre son bourreau en fuite. Celle-ci refuse par peur de représailles. Mais Josée obtient quand même une déclaration d’elle, ce qui permet de lancer un mandat d’arrestation national contre lui.

Furax, le suspect appelle Josée au poste de police et lui dit, en anglais : «I’ll fucking find you, way before you find me! Bitch, you’re dead! [Je vais te trouver avant que tu me trouves. Bitch, t’es morte]» 

La GRC mettra trois mois avant de retrouver le criminel, protégé par la communauté autochtone. Pendant ce temps, Josée est réaffectée à un autre poste, 16 km plus loin... Josée fait des cauchemars et des crises de panique à répétition. Elle dort chaque nuit avec son revolver dégainé. Un médecin lui propose des médicaments pour dormir. Mais Josée ne les prend pas. «Si je dors trop dur, il va venir me tuer.»

Le suspect est finalement arrêté. Josée témoigne contre lui à la cour. Il est emprisonné et reconnu comme un criminel dangereux. Une autre victoire pour la super­woman, considérée par ses confrères comme «one of the boys». 

Josée ne parle à personne de ce qu’elle a enduré. «J’avais trop peur de paraître faible. Si je leur dit que j’ai peur, ma carrière n’avancera pas. Je passais tout le temps pour la fille qui n’avait peur de rien.»

Celle qui, après 20 ans de service, était devenue cheffe d’équipe de l’unité antiterroriste de la GRC, Josée Querry, était surnommée «la machine», «supercop» ou «super­woman».

Transfert

Nouvellement maman, Josée obtient un transfert à Montréal avec son conjoint. Elle est contente de pouvoir enfin s’extirper de la violence quotidienne de Big Cove : les enfants battus et agressés sexuellement, les corps ensanglantés, les émeutes, la violence et les menaces envers les policiers. 

Les traumatismes, croit-elle, sont du passé. «Je les ai mis dans un petit tiroir quelque part. Puis, je me suis dit, c’est fini, là. Moi, j’avance». 

À Montréal, Josée se distingue comme enquêteuse à l’aéroport de Montréal, notamment sur un gros dossier de trafic de drogue. Elle se taille une place dans une équipe mixte avec d’autres corps policiers. Elle ne calcule pas ses heures, répond toujours à son Blackberry. Un grand patron de la SQ lui dit : «toi, Josée, il faut que tu vises le top».

Le top ne se fait pas attendre. Un officier de l’unité antiterroriste de la GRC à Montréal la veut dans son équipe. Josée a maintenant deux filles, séparée, monoparentale, propriétaire d’une maison avec un garage à Terrebonne. Elle n’a pas le temps pour un poste aussi prenant, mais superwoman, elle, va y arriver. 

Chaque matin, elle se lève, fait son jogging, prépare le déjeuner, va reconduire les petites à la garderie, roule dans le trafic, lutte contre le terrorisme pendant huit heures, va rechercher ses filles, les amène au parc, leur cuisine les «meilleurs brocolis du monde», leur lit une histoire avant le dodo et recommence à travailler jusqu’à très tard, parfois jusqu’à 2-3 heures du matin. 

Puis, en octobre 2014, deux attentats surviennent en moins de 48h à Saint-Jean-sur-Richelieu et au parlement d’Ottawa. Deux militaires sont tués par des sympathisants djihadistes.

Josée est nommée chef d’équipe pour un dossier de terrorisme international en collaboration avec le FBI. Elle dirige une équipe d’une cinquantaine de personnes et voyage à Washington. «La fille du petit village, elle se sent pas pire pantoute.»

Josée dévore tout ce qu’il y a lire sur l’État islamique. La menace terroriste l’obsède. Dans le métro, le bus, elle se tient sur ses gardes. Elle craint un attentat à Montréal. 

Un jour, au bureau, Josée sent son visage s’engourdir d’un côté. En rentrant à la maison, elle vomit. Elle se dit «c’est normal, j’ai juste trop de stress». L’engourdissement facial et les haut-le-cœur vont perdurer neuf mois. 

Un dimanche, au bureau, Josée fait une recherche et tombe sur une photo de cinq décapitations. Perturbée, elle ferme son ordinateur, mais l’image d’horreur ne la quitte pas. «Les cinq têtes, je les vois partout. Je les vois dans mon camion. Je les vois chez nous. Je rêve à ça.»

«Faite forte»

Les deux jours suivants, elle se rend au bureau pour une formation, mais son visage est si engourdi que le policier formateur lui ordonne de rentrer. Dans le train du retour, elle se sent étourdie. En sortant du wagon, elle vomit sur les pieds d’un homme qui constate son état et lui propose d’appeler une ambulance pendant qu’il la tient dans ses bras. 

«Monsieur, inquiétez-vous pas, je suis une police, je suis faite forte», lui répond Josée. 

Au stationnement incitatif de Rosemère, elle fait une crise de panique sur le bord de son camion et reste figée là, à bout de souffle, pendant une heure et demie. 

À partir de ce 25 novembre 2015, c’est un peu comme si sa boîte noire s’était ouverte. Josée est assaillie par les flashback. Sa mémoire lui renvoie des images qui remontent jusqu’au début de sa carrière policière, à Richibouctou.

Sur le grand mur blanc qui longe son escalier, elle voit des mains ensanglantées d’une tentative de suicide dans la réserve. Au sous-sol, elle s’imagine des pendus. Chaque nuit ou presque, dans ses cauchemars, elle se fait tuer par le bourreau de Big Cove qui l’avait menacée de mort. 

Josée va consulter sa médecin, qui croit à une dépression majeure. C’est elle qui lui a prescrit des médicaments et une interruption de travail de 60 jours. Mais Josée ne peut pas, elle a une rencontre à Washington jeudi et son équipe compte sur elle. Un collègue lui avait dit la semaine dernière : «si toi tu tombes, nous, on tombe tous comme des dominos». 

Alors, en revenant de chez la médecin sur l’autoroute, Josée décide de foncer dans le muret de ciment, parce qu’un accident lui apparait comme une sortie plus honorable qu’un trouble mental. Mais à quelques pouces du mur, elle pense à ses enfants, donne un coup de volant et revient sur la route. 

Isolement

Durant deux ans et demi, Josée ne reviendra pas au travail. Elle s’isole de ses nombreux amis et de sa famille. Elle répond à peine à ses textos, fuit les réseaux sociaux. «Les deux seules personnes que je voulais dans ma bulle, c’était mes deux enfants.»

Mais deux heures par semaine, Josée est suivie par Anne-Marie Lamothe, une psychologue. Celle-ci décèle rapidement que Josée souffre d’un trouble de stress post-traumatique et non d’une dépression majeure. 

La policière fait entre autres une thérapie par l’intégration des mouvements oculaires (IMO). Josée revisite chacun de ses traumatismes en suivant des yeux les doigts de sa psychologue, une technique qui est censée aider le cerveau à se détacher du traumatisme. 

Josée déteste la thérapie. Elle revoit les images, entend les sons, sent les odeurs de ses traumatismes. Elle pleure, crie, vomit dans le bureau de la psychologue. Graduellement, les cauchemars et les flashback s’estompent, les crises de panique aussi. «Cette femme-là m’a sauvé la vie», dit Josée. 

Pas question, cependant, de retourner dans la police. À l’hôpital des anciens combattants, le psychiatre l’interdit à Josée et il l’inscrit noir sur blanc dans le rapport qu’il remet à la GRC.

Nouvelle vie

Josée prend une retraite médicale à 45 ans. Le psychiatre lui suggère de trouver un nouveau sens à sa vie. Le 1er janvier 2017, l’ex-policière lance donc un blogue pour sensibiliser les premiers répondants au trouble de stress traumatique. Bien vite, elle a eu des demandes de conférences. L’an dernier, elle en a donné une cinquantaine bénévolement. 

Josée a aussi écrit un livre sur son récit, qui va être publié cet automne. Elle songe maintenant à faire de l’enquête pour une agence privée.

Elle vit maintenant à un rythme plus lent. Elle passe plus de temps avec ses filles, sa famille et ses amies et se fiche de ne pas être performante.

«La superwoman, je ne veux plus rien savoir de ça.»