Isabelle Légaré
Préposée aux bénéficiaires, Marie-Josée Frappier a récemment été infectée par la COVID-19, une situation qui ne l’empêche pas d’aimer son métier. Cette semaine, elle est revenue en force auprès des résidents. 
Préposée aux bénéficiaires, Marie-Josée Frappier a récemment été infectée par la COVID-19, une situation qui ne l’empêche pas d’aimer son métier. Cette semaine, elle est revenue en force auprès des résidents. 

Son amour d’un métier contagieux

CHRONIQUE / C’était le 19 mai dernier, à 11h10. Marie-Josée Frappier était en train de faire manger un résident lorsqu’une collègue l’a avisée qu’elle était demandée au téléphone. Spontanément, la préposée aux bénéficiaires a pensé à l’une de ses filles en fin de grossesse. Avait-elle déjà accouché?

«Pour qu’on m’appelle à la job, il faut que ce soit une urgence. J’ai mon cellulaire sinon. On peut me texter.»

Marie-Josée a pris le combiné. La personne s’est présentée. Elle se disait de la direction de la santé publique.

«Est-ce que vous allez bien, Madame Frappier?»

Oui, elle allait très bien merci.

«Avez-vous des symptômes?»

Non, aucun, pourquoi donc?

Quelques jours plus tôt, la travailleuse de la santé avait passé un test de dépistage de la COVID-19 comme l’ensemble du personnel du CHSLD Cloutier-du Rivage, à Trois-Rivières. On l’appelait pour l’informer que son résultat était positif.

«Madame Frappier, vous devez quitter immédiatement.»

Marie-Josée est certaine d’avoir ressenti l’effet d’un coup de poing au visage.

Jusqu’à preuve du contraire, la préposée aux bénéficiaires n’avait aucun début de semblant d’indice pouvant laisser présager qu’elle était infectée par le coronavirus.

Marie-Josée se défend d’être meilleure que les autres, mais s’il y en a une qui applique les consignes à la lettre et qui sait comment enfiler et retirer les vêtements de protection en toute sécurité, c’est bien elle.

«Êtes-vous bien sûr?», a répété l’employée avant de se rendre à l’évidence. Elle était contaminée. Le test le confirmait.

Au CHSLD, on a tout désinfecté derrière cette collègue qui a eu soudainement l’impression qu’on ne la regardait plus de la même manière, comme si le mot «positive» était écrit sur son front.

«Je me sentais comme un microbe.»

Marie-Josée a le don de faire sourire même quand la situation n’est pas drôle.

En prenant place dans sa voiture pour retourner chez elle, la préposée avoue avoir ressenti un grand vertige, la peur face à l’inconnu.

«Est-ce que j’allais revoir mes enfants et mes petits-enfants? Je sortais d’un endroit où les gens meurent!»

Il faut également préciser que Marie-Josée se relevait à peine d’une bronchite qui l’avait obligée à se soigner à la maison.

«Je suis comme un vieux Dodge. Je pompe l’huile», m’avait-elle dit lors de notre première conversation, à la fin du mois d’avril.

Dans une chronique intitulée «Une préposée en manque de ses bénéficiaires», Marie-Josée Frappier avait fait une véritable déclaration d’amour envers son travail qui, justement, en a bien besoin, d’hommes et de femmes qui embrassent le métier avec enthousiasme.

La femme de 51 ans avait hâte de retourner auprès des résidents alors épargnés par la COVID-19. Pendant qu’en Mauricie, tous les regards - inquiets - étaient tournés vers le CHSLD Laflèche où les cas de contagion et le nombre de décès se multipliaient, on retenait notre souffle à Cloutier-du Rivage.

Le virus a fini par s’introduire et à se répandre ici aussi. Plus qu’ailleurs en fait. Depuis le début de l’éclosion, on y compte 91 résidents et 69 membres du personnel contaminés, mais surtout, on y déplore 52 décès causés par les ravages de la COVID-19.

«C’est sûr que je suis marquée par des images... Il y a des gens dont je prenais soin depuis longtemps que j’ai dû malheureusement laisser s’envoler pour un repos éternel.»

Marie-Josée s’estime néanmoins privilégiée d’avoir pu tenir la main de résidents privés de leur famille restée à l’écart en raison des risques de contagion.

«Tu as été notre trait d’union», lui a confié la fille d’une dame qui a rendu son dernier souffle en présence de la préposée dont la voix se noue d’émotion en me racontant la scène.

«Avant la pandémie, son mari était à son chevet tous les jours, du matin au soir.»

Reconnaissant envers les employés qui s’occupaient de son épouse, le vieil homme à la santé fragile aimait leur apporter des croustilles et du chocolat jusqu’à ce que la COVID-19 l’oblige à interrompre ses visites.

Un jour, il a appelé au CHSLD, demandant à parler à Marie-Josée qui pouvait l’entendre pleurer.

«Penses-tu que ma femme va passer au travers?»

Il y a eu un moment de silence avant que la préposée arrive à prononcer ces paroles qui ont semblé réconforter le monsieur qu’elle savait croyant.

«On va mettre ça entre les mains du Bon Dieu.»

Marie-Josée Frappier était en congé forcé depuis trois jours lorsque les symptômes de la COVID-19 l’ont finalement rattrapée.

«J’avais mal partout, à en avoir du mal à marcher.»

Aux douleurs articulaires se sont ajoutés des chaleurs, des acouphènes, la perte de l’odorat et une immense fatigue.

«Pendant quatre jours, mon chum et moi étions mous comme de la guenille.»

Effectivement, vous avez bien lu, le conjoint de Marie-Josée a également été infecté par la COVID-19.

Clouée dans son lit, la préposée aux bénéficiaires a eu une pensée pour ses résidents dont elle pouvait mieux comprendre leur état.

De retour au travail depuis le dimanche 7 juin, Marie-Josée ne présente plus aucun symptôme. Quand ses collègues, heureux de la retrouver, lui ont dit «Marie-Jo, tu es revenue!», c’est comme si chacun d’entre eux l’avait prise dans ses bras.

«Ça m’a enlevé le stress d’être un microbe!»

Elle rit. Ça lui fait du bien, comme de voir apparaître des bouquets de ballons devant les portes de chambres des résidents qui ont vaincu la COVID-19.

«On les appelle nos cas arc-en-ciel!»

Des gens auprès de qui la préposée aux bénéficiaires continue de puiser son amour du métier.