Irène et Marielle Lumineau

S’intégrer «icitte»

Québec, Eldorado des Français? Pas si vite. «On choisit le Québec parce qu’on se ressemble. Mais le piège est de penser qu’on est pareils», marquent Marielle et Irène Lumineau dans Icitte, œuvre ludique, graphique et surtout pratique sur la réalité des Français du Québec, publiée en avril.

Marielle Lumineau est débarquée au Québec le 29 juillet 2002, accompagnée de son copain et de leurs deux chats. À l’aéroport, ils sont passés directement au service d’immigration pour y recevoir le statut de résidents permanents. Ils avaient complété les démarches bien avant de mettre les pieds dans cet appartement lavallois d’un contact français. «J’immigrais pour rester», dit-elle.

Le 15 août 2006, sa sœur Irène, de 11 ans sa cadette, la rejoint au pays pour des études en design graphique à Gatineau. Trois années de baccalauréat seront suffisantes pour qu’elle décide de s’installer pour de bon. Elle emménage à Québec. Seul le fleuve la sépare désormais de sa sœur. 

Le projet Icitte a débuté par un sondage destiné aux expatriés français du Québec, en décembre 2017. Quelque 215 personnes ont répondu à l’appel. Signe qu’il y en avait beaucoup à dire, selon les sœurs Lumineau. 

Puis, au Salon du livre de Québec en 2018, elles ont simulé leur kiosque : fausse couverture, fausse file d’attente, fausses écrivaines. L’idée germait, mais le livre, lui, n’était pas encore rédigé. Elles y ont rencontré leur future maison d’édition. 

Un an plus tard, elles cosignent Icitte.

L’aisance biculturelle au quotidien 

Le livre devait d’abord cibler les Français qui habitent au Québec depuis longtemps. Avec leur statut de Franco-Québécoises et leur caractère biculturel bien assumé toutefois, les sœurs Lumineau ont ratissé beaucoup plus large. «Nous avons écrit ce livre comme nous parlons, avec des expressions tirées des deux côtés de l’Atlantique.»

Ici, on fume moins de cigarettes, mais plus de pot. Ici, on consomme en moyenne 3 verres d’alcool par semaine, alors qu’en France, on en boit 2,6 verres par jour. Ici, les deux membres du couple sont financièrement indépendants contrairement aux ménages français qui mettent généralement tout l’argent amassé dans le même portefeuille. Ici, les études publiques ne sont pas gratuites jusqu’à l’université contrairement à la France. 

Mais ici, l’atmosphère est plus paisible, le milieu plus sécuritaire, la conciliation travail-famille plus facile et les idéaux féministes résonnent beaucoup plus qu’en France, rappellent Irène et Marielle. 

Lors de la parution du livre en avril, les sœurs ont été invitées sur le plateau de Denis Lévesque. «On ne pensait pas que c’était notre public cible, lancent-elles. Mais plusieurs spectateurs nous ont écrit nous disant qu’ils avaient découvert leur pays sous un autre angle.»

Parce qu’Icitte n’énumère pas seulement les différences culturelles ou la situation du Français qui se languit du vin à moindre coût. Il raconte l’histoire du Québec, il longe la 132 et le fleuve Saint-Laurent, il décortique le Code de la route ou le système scolaire.

Une identité complexe

«Lorsqu’on se sent complètement Français et Québécois à la fois, on développe une identité culturelle complexe qui teinte l’ensemble de notre rapport au monde», précise l’anthropologue Annie Demers Caron, qui a collaboré à l’ouvrage. Et c’est à ce moment que survient l’aisance biculturelle. 

Irène a fait ses études à Gatineau, où les Français y sont très rares, dit-elle. «J’ai passé trois ans sans presque en côtoyer. Ensuite, je crois que l’envie de s’intégrer fait qu’on évite les autres Français.»

Mais après quelques années, ou avec l’arrivée d’un enfant dans son cas, le besoin de renouer avec sa communauté et de rencontrer d’autres personnes partageant la même réalité se fait sentir. 

«On a choisi le Québec. On est parties de la France pour rester. Mais on s’ennuie de la famille, des fromages, des vins abordables, de la longueur des repas, des débats, des soupers à l’improviste. On est nostalgique du pays», font-elles valoir. 

Les quatre saisons du choc culturel

«Peut-on vivre un choc culturel en migrant dans un pays dont on maîtrise la langue, et avec lequel on ressent une certaine proximité culturelle? Bien sûr», estime Annie Demers Caron. «La langue et l’histoire communes alimentent l’illusion qu’il sera plutôt facile de s’adapter à la vie chez ces cousins.»

À la manière des saisons qui défilent, le choc culturel se scinde en quatre phases. La lune de miel ou l’été, «la saison chaude de l’arrivée souvent idéalisée», se caractérise par l’euphorie et le bien-être. Viennent ensuite la crise, l’adaptation culturelle et l’aisance biculturelle. 

Et l’hiver? «L’hiver exacerbe assurément les difficultés du choc culturel, surtout si on n’apprend pas à l’apprécier», explique Annie Demers Caron. Heureusement, les sœurs Lumineau offrent 10 astuces pour survivre «à l’ostie de criss d’hiver à marde», signe de leur adaptation. Le premier conseil : «change tout de suite d’attitude», d’autant plus que la météo est un sujet inépuisable de discussion au Québec, idéal pour l’intégration, donc. 

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S'IMPLIQUER POUR S'ADAPTER

Depuis 10 ans, la communauté française est en forte croissance au Québec. Le nombre de Français inscrits sur les registres consulaires de Québec et de Montréal a presque doublé depuis 2005, passant de 45 890 à 80 900 officiellement, selon le Consulat général de France à Québec, parce que nombreux sont ceux qui ne s’encombrent pas de cette démarche.

Chaque année, entre 3000 et 4000 Français s’établissent au Québec sous le régime de la résidence permanente, 10 000 pour les études et 11 000 grâce au permis vacances-travail (PVT). Sans compter les autres permis de travail et les regroupements familiaux.

Dans la ville de Québec et la région de la Capitale-Nationale, les Français constituent le premier groupe d’immigrants : 12 396 résidents de la circonscription étaient inscrits au registre consulaire des Français établis hors de France, au 31 décembre 2018, et 9731 sur la liste électorale tenue par le poste consulaire de Québec, au 30 avril 2019. Ils représentent 12,4 % du nombre total de Français résidant au Canada inscrits au registre.

La communauté la plus importante est toutefois concentrée à Montréal : 130 000 Français vivent dans la métropole. Marielle à Lévis, Irène à Saint-Gilles dans Lotbinière, elles sont loin de la majorité établie au Québec, donc. «Dans les régions, on sort plus de sa zone de confort, font-elles valoir. Tu n’as pas le choix de t’intégrer.»

Et l’intégration passe par «la langue, les sacres, faire un enfant pour rencontrer les autres parents et surtout, l’implication», lancent les deux sœurs. «Ce n’est pas parce qu’on n’a pas de papier qu’on ne peut s’impliquer», indique Marielle, qui s’est engagée auprès du Carrefour Jeunesse Emploi de Laval à son arrivée, en mettant entre autres sur pied un comité pour les immigrants, comme elle. Irène, de son côté, a siégé à plusieurs conseils d’administration dans la municipalité de Saint-Gilles. «Pour se trouver un emploi, ça prend une première expérience québécoise», croient les sœurs Lumineau.

En France, le taux de chômage global atteint actuellement 8,7 %. Au Québec, en avril, il était à 4,9 %, selon Statistique Canada. Depuis 2006, le taux de chômage chez les 15-24 ans en France oscille entre 18,3 % et 24,7 %, pour atteindre 19,2 % au premier trimestre de 2019. Au Canada, il s’établit à 10,3 %.

«On est des immigrantes de luxe. On parle français, on est blanche. On est de la minorité audible», rappellent les deux sœurs. C’est donc la qualité de vie qui attire les Français au Québec, dont les opportunités d’emplois. Anne-Sophie Poiré