Robert Lepage

Robert Lepage tend la main aux détracteurs de «SLAV», avant les reprises

MONTRÉAL — Robert Lepage admet ses «maladresses» et ses «manques de jugement» dans le processus de création de «SLAV», et il offre à des personnes afrodescendantes une tribune pour échanger avec le public après certaines représentations du spectacle musical, qui reprend l'affiche dans quelques salles en janvier, comme prévu avant la controverse.

Dans un communiqué publié vendredi matin sur la page Facebook de sa compagnie, Ex Machina, le dramaturge célébré explique qu'il a rencontré cet automne des membres du groupe «Slav Résistance», qui avaient dénoncé le spectacle à l'affiche du Festival de jazz de Montréal en juillet dernier. Les opposants déploraient le fait que le spectacle «SLAV», hommage de Betty Bonifassi aux esclaves et à leurs chants, ne mette en scène que deux artistes noires. Le spectacle a finalement été annulé après quelques représentations, et le metteur en scène dénonçait une forme de censure artistique.

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Robert Lepage indique aujourd'hui qu'«à la fin de l'automne, après plusieurs mois d'hésitation et de scepticisme», il a accepté l'invitation de «Slav Résistance» d'aller les rencontrer. «Prenant mon courage à deux mains, je me rendais dans un lieu déterminé à leur convenance, résolu à me faire embrocher et à rôtir à feu vif», écrit-il aujourd'hui. Le metteur en scène s'attendait à rencontrer d'«irascibles militants d'extrême gauche dépeints par certains médias», à «une bande d'anglos radicalisés de l'Université Concordia» - il avait même préparé son argumentaire en anglais.

Or, Robert Lepage déploie beaucoup d'énergie dans son communiqué à redorer l'image de ces gens qui «faisaient preuve d'une grande ouverture et qui se sont avérés très sensibles, intelligents, cultivés, articulés et pacifiques» - et majoritairement francophones.

Pendant cette rencontre de quatre heures, la «quinzaine de personnes afrodescendantes», dont les militants Lucas Charlie Rose et Ricardo Lamour, n'auraient adopté selon lui aucune attitude triomphante, «malgré le fait que leur geste de contestation ait eu pour effet de faire retirer» le spectacle de l'affiche. Le dramaturge, qui soutient avoir perdu des amis dans cette controverse, admet même que «leur prise de parole leur avait valu d'être démonisées par l'opinion générale», et que «certaines d'entre elles avaient même perdu leur emploi, tandis que d'autres avaient vu s'évanouir de précieuses collaborations».

«Continuellement harcelées et insultées par des groupes d'extrême droite, certaines avaient même été la cible de menaces de mort, écrit-il. Et tout comme moi, toutes ces personnes avaient perdu des amis.»

Portraits déformants

Ce qui fait dire au metteur en scène que lors de cette rencontre, «notre premier constat était aussi frappant que désarmant: nous ne ressemblions, ni d'un côté ni de l'autre, aux portraits que l'opinion générale et les médias avaient faits de nous». Le dramaturge admet alors que «malgré nos divergences d'opinions, nous rencontrer plus tôt aurait eu pour effet de mieux nous comprendre, tout en s'évitant bien des égratignures».

Or, à l'issue de cette rencontre, le metteur en scène réputé comprend qu'il était «le seul qui ait la visibilité, le pouvoir et les moyens de poser les premiers gestes réparateurs» afin de «continuer à faire évoluer notre réflexion» sur l'appropriation culturelle, la représentativité sur scène des minorités et la «décolonisation des arts».

Quelques semaines avant la reprise de «SLAV», notamment à Saint-Jérôme et Drummondville, il propose donc trois «gestes réparateurs». D'abord inviter un représentant à assister aux répétitions de «SLAV» avant son retour en janvier «afin de témoigner des nombreux changements apportés au spectacle», dit-il. Le metteur en scène leur offre par ailleurs une tribune à la suite de certaines représentations, pour échanger avec le public et les artistes.

Enfin, le directeur de la compagnie Ex Machina promet d'«opérer des changements structurants à l'intérieur même de l'organisation et assurer une représentation significative de la communauté afrodescendante de Québec au sein de la programmation du futur Diamant», le nouveau lieu de diffusion culturelle de la compagnie, place d'Youville.

«En ce début d'année, je me propose d'essayer de faire mieux, écrit-il. Mais il est évident que ces résolutions n'arriveront jamais à satisfaire tout le monde. Elles me semblent tout de même être quelques pas dans la bonne direction afin de signifier qu'à travers tout ce vacarme, il nous est possible de dialoguer calmement.»

Un dialogue salutaire

Lucas Charlie Rose est l'un des artistes et militants dont le nom est cité dans le communiqué. Ses premiers messages publiés sur les réseaux sociaux au sujet de SLAV ont contribué à déclencher le mouvement de protestation contre la pièce.

«Je suis vraiment heureux que cette lettre ait été publiée, a affirmé M. Rose en entrevue. Je sentais qu'il était important de montrer aux gens que nous sommes réellement en contact. Ce qui s'est passé cet été n'a pas été qu'une controverse... mais le début d'une conversation vraiment importante qui, espérons-le, va changer le climat artistique au Québec .»

Le communiqué diffusé vendredi n'abordait pas les critiques visant une autre production de Robert Lepage: «Kanata». Cette pièce de théâtre traite de la relation entre les Blancs et les Peuples autochtones. Des militants et des artistes autochtones ont accusé le dramaturge d'avoir monté un spectacle insensible à leur culture avec peu d'implication des communautés représentées.

La pièce devait être présentée à Paris, mais a été annulée en juillet à la suite du retrait des coproducteurs américains. En septembre, Robert Lepage a annoncé qu'une version retravaillée du spectacle serait présentée sous le titre: «Kanata - Épisode 1 - La controverse». Trois artistes autochtones du Québec ont assisté aux répétitions générales à Paris, en décembre, et sont revenus déçus.

Lucas Charlie Rose n'est pas très optimiste non plus fasse à la possibilité qu'une version remaniée de SLAV soit meilleure que l'originale.

«Je suis très curieux de voir à quoi ça va ressembler, et je parle pour moi quand je dis cela, mais je suis sceptique, a-t-il déclaré. Je pense que la meilleure chose à faire est de retourner à la table à dessin et de monter une nouvelle pièce.»

M. Rose a cependant loué l'engagement de Robert Lepage d'inclure davantage de perspectives noires dans ses futurs projets à Québec.

«Il n'y a que des bonnes choses qui peuvent sortir d'une affaire comme ça, estime l'acteur. Parce que les Noirs ont une force culturelle très importante.»