Michel pensait être trans. Il a su en faisant ses recherches qu’il était en fait intersexe. Il est né avec les chromosomes XXY. Il avait des caractéristiques masculines et féminines.

Quand papa devient une femme

CHRONIQUE / Le père de Camille* est arrivé dans le salon un samedi matin habillé en femme. «Je vous présente Line», a dit Michel.

Ses deux filles et sa femme sont restées bouche bée. Rien n’avait laissé paraître un tel revirement.

Michel, lui, a toujours su en dedans qu’il avait quelque chose de différent, raconte Camille. Enfant, il s’habillait en fille. Il a quand même choisi de se marier, d’avoir des enfants.

Michel pensait être trans. Il a su en faisant ses recherches qu’il était en fait intersexe. Il est né avec les chromosomes XXY. Il avait des caractéristiques masculines et féminines.

Ses parents ont tranché, comme ça se faisait à l’époque : il serait Michel, un homme. À 60 ans, il a décidé d’être Line.

Depuis trois ans, Camille a parlé avec beaucoup de familles qui ont vécu la même réalité. Souvent, la personne qui change de sexe fait ses démarches en cachette et met la famille devant le fait accompli.

Pour sa mère, c’était tout un choc, de se réveiller un matin, à 55 ans, mariée à une femme. «Se faire tromper et se faire mentir sur un sujet aussi grave, c’est comme la même chose», remarque Camille.

Elle a demandé à Line d’aller vivre ailleurs pour un mois. Le temps de réfléchir. «D’avaler son éléphant», à petites bouchées, image Camille. Sa mère s’est finalement dit que si son mari avait eu le diabète ou le cancer, elle ne l’aura pas mis dehors. Alors pourquoi le faire parce qu’il est intersexe? Ce n’est pas de sa faute, il est né comme ça.

Elle et Line ont décidé de rester colocs. Elles ont chacune leur étage. Elles soupent ensemble. À la chicane, elles ont préféré l’amitié.

Camille a bien pris la nouvelle. «Si ça peut te rendre heureuse.» Son seul questionnement était par rapport à ses enfants. Ils étaient trop jeunes pour comprendre. Mais jamais elle n’allait nier que Line était son père. Elle est devenue Tante Line.

«On ne voulait pas blesser Line là-dedans non plus parce qu’elle perdait son statut de grand-père. Mais ce n’est pas non plus la grand-mère de mes enfants. Ça, je me fais juger beaucoup pour ça aussi.

«Ma mère s’est fait mentir pendant tant d’années, elle peut-tu garder son titre de grand-mère? Ça lui est exclusif et respectez donc ça», dénonce Camille.

Sa sœur l’accepte un peu moins bien, quoiqu’elle reste très respectueuse. Elle se sent flouée. Pourquoi son père a-t-il décidé d’avoir des enfants s’il se sentait comme ça?

Camille sait que leur histoire est plus belle que bien d’autres. Plusieurs vivent des drames. Elle dit que toute sa famille a toujours été ouverte d’esprit. Ça a dû aider. Les amis aussi ont compris.

Toutefois, la mère ainsi que les frères et sœurs de Line vivent dans le déni. Ils continuent de l’appeler Michel. Ça blesse Line à chaque fois. Mais elle y retourne toujours. Pourquoi s’infliger ça, lui a souvent demandé Camille. La réponse est d’une simplicité désarmante. C’est sa famille.

Line a de la chance. Elle est experte dans son domaine professionnel. Elle a gardé son emploi. Elle aide même d’autres personnes trans à en dénicher un, les donne en référence.

Ce n’est pas comme ça pour tous ceux et celles qui font le même saut. Ils ont parfois de la difficulté à trouver du boulot ou à le conserver. Il y a encore bien des préjugés.

En parallèle de son travail, Line a décidé de lancer une entreprise de jouets non genrés. Elle se fait un devoir d’embaucher d’autres personnes trans. Camille lui donne un coup de main dans son projet.

Camille comprend que la situation intrigue les gens. Qu’ils cherchent à comprendre, à expliquer. Mais elle n’en peut plus d’avoir constamment à justifier une réalité qu’elle n’a pas choisie, sur laquelle elle n’a aucun pouvoir. Ceux qui ne font que poser des questions, passe encore.

Mais les gérants d’estrade, plus capable! Qu’on se mêle de sa vie, de celle de Line, qu’on se permette de donner son avis, ce qu’eux auraient fait à sa place, à celle de sa mère, de sa sœur. «Vous n’êtes pas à ma place!» répétera-t-elle plusieurs fois.

On les juge si elles acceptent la situation, on les juge si elles sont en colère. Chacun a son mot à dire.

Elle sent qu’elle vit les mêmes épreuves que les homosexuels et leurs proches ont traversées à une autre époque.

Elle a accepté de me parler anonymement non pas parce qu’elle a honte. Mais parce que sinon elle devra encore tout justifier. Sa famille aussi. Elles se protègent. Mais Camille avait un message à passer.

Laissez-les vivre. Ça ne vous regarde pas.

Qu’on se le tienne pour dit.

* Les noms ont été changés pour préserver l’anonymat.