Au nouveau complexe sportif Desjardins de Rimouski, des plaques de métal fixées dans le vestiaire des femmes indiquent en lettres majuscules «NUDITÉ INTERDITE».

Pudeur obligatoire dans les vestiaires du nouveau complexe sportif de Rimouski

La semaine dernière, Evelyne Lafleur Guy s’est rendue avec son bébé, sa fille de 2 ans et sa fille de 9 ans à la piscine du nouveau complexe sportif Desjardins de Rimouski. Dans le vestiaire, elle pensait que ses enfants et elle pourraient se déshabiller devant leur casier, mais elle a vite compris que non.

Des plaques de métal fixées dans le vestiaire des femmes lui indiquaient en lettres majuscules «NUDITÉ INTERDITE». Et les murs du côté de la piscine et du couloir étaient en partie vitrés.

Mme Lafleur Guy, qui est citoyenne de Rimouski et vient de produire un documentaire sur la diversité corporelle, était outrée par l’interdiction. 

«Ma petite fille de deux ans avait hâte d’aller se baigner, elle est arrivée et elle s’est déshabillée. Là, elle est tout nue, qu’est-ce que je fais? Je lui apprends que c’est mal d’être nue?»

Les vitres dans les vestiaires «obligent les gens à utiliser la cabine» vestimentaire, déplore-t-elle. «Parce que sinon, on est nus devant les gens qui passent dans le corridor ou qui sont sur le bord de la piscine».  

La prohibition de la nudité dans les trois vestiaires de la nouvelle piscine rimouskoise (familial, hommes, femmes) est la plus imposante démonstration récente d’une tendance vers le «zéro nudité» dans les vestiaires des piscines publiques du Québec.

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Mme Lafleur Guy comprend l’inconfort de certains à voir des corps nus et les risques de dérapages associés. Mais elle croit que la Ville de Rimouski est allée trop loin. 

«On devrait pouvoir se dévêtir sans que ce soit interdit, dit-elle. C’est ça le but d’un vestiaire!»

Une «bonne décision»

Le maire de Rimouski, Marc Parent, se dit «très, très à l’aise avec la décision qui a été prise» d’interdire la nudité. 

Il rappelle que c’est le précédent conseil municipal de Rimouski — dont il faisait partie —, qui a décidé d’interdire la nudité dans les vestiaires de la nouvelle piscine. 

Entre 2015 et 2016, la firme d’architecte qui a conçu le complexe sportif de 42 millions  $ a notamment consulté un comité réunissant plusieurs groupes d’utilisateurs potentiels de la piscine : clubs de natation et nage synchronisée, baigneurs et nageurs occasionnels, organismes travaillant auprès des enfants et des femmes enceintes. 

Des personnes consultées ont fait part de leurs craintes concernant les risques de regards insistants ou d’attouchements sexuels, mais aussi de vols et d’intimidation dans des vestiaires fermés. Elles ont témoigné de malaises vécus dans d’autres vestiaires face à la nudité et de leur inconfort quant à la proximité d’adultes nus et d’enfants.

À la lumière de cette consultation, le précédent conseil municipal — dont faisait partie M. Parent — a choisi d’interdire complètement la nudité dans les trois vestiaires. En contrepartie, de grandes cabines «familiales» ont été installées pour permettre aux parents et aux enfants de se changer en même temps. 

«On sait que dans un vestiaire on peut se retrouver avec un enfant de 5 ans et un adulte de 60 ans, 65 ans, remarque le maire Parent. C’est sûr que pour certains ça crée des malaises, et puis ç’a été relevé dans le processus de consultation, et c’est ce qui a motivé, entre autres choses, la décision d’aller de l’avant» avec l’interdiction de la nudité. 

Solution facile? 

Sexologue et professeure au département de sexologie de l’UQAM, Francine Duquet met un bémol sur la solution retenue dans les vestiaires de la piscine du nouveau complexe sportif de Rimouski.

Selon elle, on a légitimement tenu compte de la pudeur des gens qui pourraient être «heurtés» de voir des corps nus dans le vestiaire. Mais au passage, on a restreint la liberté de ceux qui étaient à l’aise avec cette pratique établie dans les vestiaires de piscine — et qui n’empêchait pas d’intervenir s’il y avait des cas problématiques.

«C’est comme si l’interdiction devient la solution facile, dit-elle. Est-ce qu’elle règle tout? Je ne suis pas sûre. D’autres enjeux sont sans doute à considérer.»

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CACHER LA DIVERSITÉ CORPORELLE?

Evelyne Lafleur Guy vient de produire un documentaire intitulé «S’affranchir de l’image» à propos de gens qui défient les standards de beauté.

Pour Evelyne Lafleur Guy, l’interdiction de la nudité dans les vestiaires de la piscine du nouveau complexe sportif de Rimouski freine l’exposition des gens à la diversité corporelle.  

Mme Lafleur Guy dirige Tapis Rouge Films, une maison de production de cinéma et de télévision qu’elle a fondée en 2013 à Rimouski. Elle vient de produire un documentaire intitulé S’affranchir de l’image à propos de gens qui défient les standards de beauté. 

«Toutes les images publicitaires qu’on peut voir nous renvoient des corps qui se ressemblent tous, des corps sveltes pour les femmes et des corps plutôt musclés pour les hommes», dit le spécialiste en communication-marketing Arnaud Granata dans ce documentaire réalisé et scénarisé par Julien Boisvert, qui sera diffusé le samedi 23 mars à 22h30 à Radio-Canada dans l’Est-du-Québec et cet été sur les ondes nationales.

Une mère interviewée dans le film ajoute : «On court constamment vers quelque chose qui est inatteignable. Je me suis dit : “Il faut que je m’ouvre cet esprit-là parce que je n’ai pas envie de porter ce malaise-là toute ma vie et le transmettre aussi à mes enfants”.»

S’affranchir de l’image donne aussi la parole à des adeptes du naturisme, un mouvement en déclin qui prône l’acceptation du corps dans toutes ses formes et a encore quelque chose à dire sur l’obsession du corps parfait moderne, décuplée par la force des réseaux sociaux. 

L’interdiction de la nudité dans les vestiaires, croit Evelyne Lafleur Guy, fait partie de ces excès de pudeur qui nuisent à l’éveil des enfants à la diversité corporelle. 

«En n’exposant pas les enfants à des vrais corps humains, à ce moment-là, c’est quoi leur seule source pour voir des gens nus? C’est ce qu’ils vont trouver sur Internet.»

Rien à voir avec le sexe

Qui plus est, il faut cesser de faire l’amalgame entre nudité et sexualité, très répandu en Amérique du Nord, souligne Mme Lafleur Guy. 

Dans des contextes comme celui des vestiaires, la nudité n’a rien à voir avec le sexe, remarque-t-elle. C’est une convention sociale qui a sa raison d’être, aussi pour des raisons pratiques. 

«Quand on a des enfants, surtout, on ne passe pas 10 minutes à s’occuper de soi-même, dit Evelyne Lafleur Guy. On se change en 30 secondes et on s’occupe des enfants qui ont hâte d’aller dans la piscine.»